Elégante, suggestive, excentrique, ridicule : la mode dans tous ses états - Elégante, suggestive, excentrique, ridicule :... - numelyo - bibliothèque numérique de Lyon
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    Elégante, suggestive, excentrique, ridicule : la mode dans tous ses états dans la seconde moitié du XIXe siècle

    Qu’était la mode au XIXe siècle ? Qui la faisait ? Quelles sont les critiques ? A travers des extraits de presse, des illustrations, des nouvelles et des réclames, le dossier « Élégante, suggestive, excentrique, ridicule » retrace tout ce qui faisait la mode au XIXe siècle. A un moment où la mode devient de plus en plus accessible se pose de manière accrue la question des créateurs et des magasins. Mais cette mode qui est à l’origine de la nôtre ne cesse d’être critiquée. Le dossier mêle donc descriptions de ce qui faisait la mode et exemples de critiques des femmes frivoles et des excès de mode. Il donne ainsi une image complète de ce qu’était la mode et de ce qu’on en disait dans la seconde moitié du XIXe siècle.

    Pas une semaine ne passe sans que l'on ne voit paraître dans la presse dite « people » des photos de stars dont on décortique minutieusement la tenue. Lors de grands festivals tel que celui de Cannes, des stars internationales foulent le tapis rouge : chaque robe, chaque bijou est analysé, jugé sous toutes les coutures.

    
				( Adam et Eve (Le Progrès Illustré, 13/10/1895) 
				( Le mignon (Le Progrès Illustré, 13/10/1895)  ( La mode en 1830 (Le Progrès Illustré, 13/10/1895)

    Derrière tout cela, c'est tout un système autour de la mode qui s'est établi dès le XIXe siècle et ne cesse de se renforcer. Aujourd'hui les couturiers sont devenus de vraies stars, tout comme les mannequins. Ils sont pour certains des créateurs et artistes admirés, à l'image des films qui se multiplient ces dernières années sur la vie de Coco Chanel ou d’Yves Saint Laurent. Mais si l'on remontait le temps, un siècle plus tôt, en était-il de même ? Par quels processus sommes-nous arrivés à une telle omniprésence de la mode dans notre société ?

    Des illustrations nous présentent Adam et Eve nus. On disait que le vêtement est apparu pour des raisons initialement fonctionnelles : se protéger des intempéries et des agressions extérieures et protéger son corps du regard des autres en respectant la pudeur. Puis, progressivement, il aurait été étoffé, décoré, et accompagné d'accessoires. On commencerait à porter des bijoux, à se maquiller et à se parfumer ; c'est à ce moment qu'on ne parle plus seulement de vêtement, qui a d'abord un but fonctionnel, mais de mode, qui a des fins plus décoratives et séductrices.

    La notion de mode apparaît en 1482 et désigne les changements dans les détails du vêtement réservé à l'élite et l'expression « la nouvelle mode » devient dès 1549 « être à la mode ». Puis, le XVIe siècle voit naître les premiers journaux de mode, notamment des gazettes peu illustrées. La Galerie des modes et costumes français fut ainsi publiée dès 1778.

    A la fin du XVIIIe siècle, avec la Révolution française, c'est tout un monde qui se reforge : et la mode en fait partie. A y regarder de plus près en effet, elle change de manière radicale, et ce changement se confirme tout au long du XIXe siècle. Ainsi, l'homme endosse un costume noir à pantalon long, et abandonne les couleurs chatoyantes et les vêtements ornés du XVIIIe siècle, comme si l'égalité entre les hommes devait se matérialiser dans le vêtement, de même que sa virilité. Le luxe et la frivolité sont alors laissés aux femmes qui deviennent un signe extérieur de richesse, un indice du rang social, au bras de l'homme.

    On commence généralement à parler d'une histoire de la mode à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. La mode est alors favorisée par l’essor de la production en série – souvent industrielle -, par la constitution d’une couche moyenne habitant les villes et en mesure d’acheter des vêtements régulièrement et par la diffusion des tendances dans la presse.

    La mode en 1895, (Le Progrès Illustré, 13/10/1895)

    C'est justement par le prisme de cette presse que l'on se propose d'étudier le phénomène. Comment conçoit-on la mode et quel rôle joue-t-elle dans la société de la fin du XIXe siècle ? Quels en sont les nouveaux acteurs ? Quels sont les codes de cette mode ? Peut-on parler d'un véritable phénomène de société ? Comment ce dernier est-il perçu ? Autant de questions auxquelles nous allons tenter de répondre.

    Le temps béni de la mode

    
			( La Chapellerie populaire (Le Progrès Illustré, 11/12/1892) 
			( Publicité pour une machine à coudre (Le Progrès Illustré, 18/02/1894) 
			 ( Publicité des Grands Magasins (Le Monde lyonnais, 13/11/1880) 
			 (Base Textile)
		Camaïeu de couleurs (Base Textile) 
			 ( Publicité pour des accessoires (La Renaissance, 16/04/1882) 
			( Publicité pour des chaussures (La Renaissance, 16/04/1882)

    Dans l'instabilité des régimes politiques après la Révolution française, les pôles instigateurs de la mode sont plus dispersés. Le Second Empire restaure une stabilité, certes temporaire, et favorise d'autant plus l'industrie de la mode que s'ouvre avec lui une période prospère. Ce nouveau régime napoléonien soutient d'ailleurs vivement les tisseurs et manufacturiers. Il s’inscrit par là dans la tradition commencée par Colbert au XVIIe siècle, qui disait que « la mode est pour la France ce que les mines du Pérou sont pour l’Espagne ». Il n'en fallait pas plus pour donner un terrain fertile à la mode. Un nouveau monde se crée, amenant son lot de nouveaux acteurs, de nouvelles égéries, et de nouveaux codes sociaux.

    Le « boom » de l'industrie textile

    Avec les avancées du capitalisme, l'industrie textile fait un bond considérable dans cette seconde moitié du XIXe siècle. Les progrès du machinisme et de l'industrie chimique ne font qu'accroître le marché du vêtement. Les magasins de confection se multiplient, et l'attrait pour les nouveautés s'en trouve renforcé. Le nom de « magasin de nouveautés » ne cesse d’évoquer cet intérêt croissant pour des créations neuves et changeantes.

    La machine à coudre

    Une ère nouvelle s'ouvre au milieu du siècle avec l'apparition de la machine à coudre qui gagne du terrain : Singer voit sa machine primée à l'Exposition universelle de Paris en 1855. Si on s'en servit d'abord pour la confection des uniformes de l'armée française, elle s'immisce bien vite, malgré quelques résistances, dans toutes les confections : ce commerce, qui fait vivre un si grand nombre de travailleurs et qui, par ses ramifications, alimente encore d'autres industries adjacentes, doit surtout son essor, son développement et son importance à deux causes, à des procédés mécaniques de cousage et de tissage, véritable révolution d'où est sorti le vêtement confectionné. La machine à coudre et le tissage mécanique sont venus à propos centupler la production et, malgré la lutte aiguë que soulèvent les récriminations contre tout ce qui dérive d'autres moyens que du travail manuel, il ne faut pas croire que la lutte pour l'existence n'a pas été améliorée par l'emploi de ces deux producteurs économiques. (Le Progrès Illustré, 13/10/1895, n°252)

    Au bonheur des dames : les Grands Magasins

    Ce titre fait référence au roman de Zola, qui illustre parfaitement ce que représentent ces grandes enseignes. En donnant le nom de « Au bonheur des dames » au magasin de son personnage Mouret, Zola retrace d’emblée la perception des grands magasins. L'essor des grands magasins est lié à celui de l'industrie textile avec les progrès de la fabrication, de la teinture au moyen de couleurs artificielles. En parallèle, cela est aussi en rapport avec les grands travaux d'urbanisme et au développement des grandes villes. Cette évolution commence au milieu du XIXe siècle, et s'affirme surtout à partir de 1870. En créant de grands axes et d’immenses lieux de vente, la ville devient le lieu du « shopping ».

    Le "shopping", (Le Progrès Illustré, 07/01/1894)

    La vulgarisation de la mode passe par la confection et l'ouverture de grands magasins qui mettent les nouveautés à la portée de toutes les bourses. De grandes enseignes s'ouvrent avec leurs succursales en province : le Bon Marché de Boucicaut (1852), le Louvre de Chauchard et Hériot (1855), le Bazar de l'Hôtel de Ville (1856), Au Printemps (1865), La Samaritaine (1869), les Galeries Lafayette (1895). Ces grands magasins représentent à leur manière une révolution dans l'univers féminin puisqu'ils mettent un rêve à portée de main : ce sont les précurseurs du prêt-à-porter. Ils développent surtout des confections en vestes, manteaux, puis des vêtements ajustés comme des robes ou des costumes. Mais on peut aussi y trouver des mi-confectionnés, vêtements prétaillés que les clientes doivent agencer elles-mêmes à leur mesure. Si le Louvre est le plus chic, la Samaritaine attire plutôt une clientèle populaire, alors que le Printemps vise les jeunes gens de la petite et moyenne bourgeoisie.

    Les Grands Magasins des nouveautés, (Le Progrès Illustré, 03/10/1897)

    Le succès de la confection ne se dément pas et va croissant, notamment grâce aux facilités qu'offre l'exportation. Pendant longtemps, la France est d'ailleurs le seul pays à présenter la mode aux expositions universelles : ceci confirme la position de leader de Paris en la matière.

    Au fil des années, c'est une véritable machine qui se met en place, séquencée selon un rythme bien défini : en janvier on vend le blanc, les toiles et la lingerie ; en février les gants et dentelles ; en mars ce sont les expositions de tissus ; en avril les tenues de la saison, en mai aussi, avec en plus les sacs de voyage ; de même en juin avec les rabais et les soldes ; en juillet et en août on fait une trêve ; en septembre c'est au tour de l'ameublement ; en octobre des tissus d'hiver ; et en décembre ce sont des soldes sur les toques. Ce phénomène a un écho dans la presse puisqu'il n'est pas rare de voir un certains nombres d'encarts publicitaires de grandes enseignes ou de plus petits magasins de confections spécialisés dans les accessoires de mode (chaussures, chapeaux, éventails) ou les coiffures.

    Les nouveaux acteurs

    Au Second Empire, l'on assiste à l'émergence d'un nouveau monde, « un paradis artificiel », avec ses rois, ses reines, et ses princes. Si certes au début du siècle l'engouement pour la mode se manifeste déjà, c'est dans cette seconde moitié que la mode connaît une forme d'apogée, en mettant en avant tout naturellement une nouvelle groupe, de nouveaux « people » comme on dirait aujourd'hui.

    Le couturier

    Toilettes de 1865, (La Mode illustrée, 1865)

    Toilettes de 1865, (La Mode illustrée, 1865)

    
					( Toilettes de 1873 (La Mode illustrée, 1873)

    Avec le Second Empire arrive la consécration d'un acteur important de la mode : le couturier. Si ce dernier a toujours été présent, il était dans l'ombre, invisible, caché derrière les dames qui portaient ses créations. A présent, c'est bien lui que l'on reconnaît, que l'on recommande, et surtout que l'on nomme.

    Le chef d'orchestre de ce bal, régnant en maître sur la mode parisienne de 1857 à 1895, est le couturierCharles Frederick Worth : quelle ironie que ce soit un homme qui habille les femmes ! Il peut être considéré comme le fondateur de la haute couture. Son idée a été de proposer des modèles et de mettre en place un processus de diffusion. Il a également lancé l'idée d'utiliser des mannequins vivants, dont sa femme qui n'était pas sans charme. Il sait également user les cours princières pour se faire connaître. Mais c'est bien lui qui est sur le devant de la scène et non les femmes qu'il habille. Alors qu'auparavant la mode se faisait et se défaisait à la cour, c'est le couturier qui a les cartes en main. Worth est, comme le souligne Marylène Delbourg-Delphis, le grand organisateur de l'univers féminin . Nouveau roi de ce monde, il se déplace avec son entourage, modistes et tailleurs célèbres.

    Comme la confection, la couture passe par la publicité dans la presse. Les couturiers sont cités dans la rubrique mode grâce à un accord tacite, les journalistes ayant des accointances avec telle ou telle maison de couture. La chroniqueuse de la rubrique mode de La Marionnette le reconnaît volontiers : Que vous demanderai-je en retour? rien qu'un brin de reconnaissance pour votre fidèle servante, et le plaisir de vous voir honorer de votre clientèle les diverses maisons que je vous recommanderai, - attendu qu'il m'est alloué une légère commission sur... on n'est pas plus franche, n'est-ce pas? (La Marionnette, 15/12/1867, n°30). Mais cette valorisation sociale ne touche pas l'ensemble du corps de métier : les conditions de travail des ouvrières du textile ou des blanchisseuses ne s'améliorent guère. Les abus font d'ailleurs parfois l'objet de grèves comme en 1901 chez tous les grands noms de la monde: Redfern, Doeuillet, Paquin, Doucet, Worth, Laferrière, les soeurs Callot.

    Le coiffeur

    
					( Coiffures (La Mode illustrée, 1873) 
					( Coiffures avec chapeaux (La Mode illustrée, 1873) 
					 ( Méthode de coiffure (La Mode illustrée, 1865) 
					( Nécessaire pour cabinet de toilette (La Mode illustrée, 1873)

    Le coiffeur est également une « star » de la mode incontournable : que serait ces belles toilettes sans une coiffure adéquate ? En prenant de l'importance dans la vie d'une femme, il devient le pire ennemi du mari : Il est un être plus particulièrement agaçant pour moi, despotique parce qu'il est nécessaire, inexact parce qu'il est attendu ; cet être, c'est le coiffeur. Toujours gracieux, il pénètre chez moi comme chez lui, et, pendant sa séance capillaire règne en maître absolu, éclairé par une lampe et quatre bougies. Ma femme est tellement préoccupée, en suivant des yeux dans sa glace les progrès de son travail compliqué, qu'il est inutile de lui adresser la parole, même sur le ton le plus doux. C'est la statue du silence. Elle se tait en face de cet œuvre qui se poursuit agilement. Par un miracle de l'art moderne, sa chevelure croît à vue d'œil sous les doigts de l'artiste enchanteur, et, quand il fuit à la fin pour courir à de nouveaux triomphes, elle reste comme perdue dans sa contemplation muette en face de son miroir qui reflète l'œuvre achevée. ( Journal de Guignol, 11/02/1866, n°42)

    Ce coiffeur, tout comme le couturier, se fait un nom, et les dames font la queue à sa porte. Le coiffeur est roi et c'est bien lui qui a le pouvoir, et non ses clientes, aussi illustres soient-elles. C'est une vraie cérémonie qui se met en branle lors de chaque bal comme le décrit bien un chroniqueur du Progrès Illustré : Madame est impatiente, nerveuse, grincheuse. Elle attend! Qui attend-elle? me direz-vous, car il n'est que dix heures du matin. Parbleu ! elle attend Pommadin, le fameux Pommadin, le roi des coiffeurs, le Léonard du dix-neuvième siècle. Pommadin qui ne coiffe que des têtes en vogue. Pommadin chez lequel on s'est fait inscrire huit jours à l'avance. Pommadin qui, en une demi-heure, sait faire des cheveux de sa cliente un chef-d'oeuvre capillaire. Aussi trente noms des plus illustres du highlife féminin sont-ils inscrits pour aujourd'hui ; mais à une demi-heure par chacune de ces têtes charmantes, c'est quinze heures qu'il faut à l'intrépide grand homme pour arriver au bout de sa tâche. On intrigue près de lui, et contrairement à toutes ces occasions où l'ambition consiste à arriver la première on supplie l'artiste pour arriver la dernière, c'est-à-dire pour être fraîchement coiffée, là, tout à l'heure, au moment d'entrer dans le bal, presque dans l'antichambre. Mais encore faut-il qu'il commence par la première des trente têtes élues parmi la centaine. Cette première passera à 10 heures du matin, et elle doit encore s'estimer bien heureuse car son bonheur est envié par celles qui vont être coiffées par tout autre que le fameux Pommadin!!! [...] Enfin la soubrette accourt : C'est lui ! A ce moment on quitterait son père au lit de mort, on ne ramasserait même pas la croix de sa mère, on sacrifierait tout pour ne pas faire attendre l'illustre praticien ; car l'autocrate n'attend pas; une tête perdue pour son fer, vingt autres se précipiteraient sous son peigne, heureuses encore de le payer à un louis par cheveu. La plus fière devient humble devant le grand homme qui dicte ses ordres et impose ses volontés. Il décide des rubans, des fleurs, des diamants. On se tait, on obéit, car, à la moindre insurrection, le maestro capillaire arrêterait son pyramidal coup de peigne et filerait. (Le Progrès Illustré, 11/12/1892, n°104)

    La demoiselle de magasin

    
					( Intérieur d'un Grand Magasin (Le Progrès Illustré, 13/10/1895) 
					( Intérieur d'un Grand Magasin (Le Progrès Illustré, 03/10/1897)

    Mais en cette fin de siècle il n'y a pas que ces nouvelles « stars » qui connaissent leur avènement. La multiplication des grands magasins entraîne celle des employés et notamment des « demoiselles de magasin ». Elle est là pour servir, guider les clientes, répondre à tous leurs caprices. A travers le personnage de Denise, demoiselle de magasin au Bonheur des dames dans le roman de Zola, on voit bien que le sort de ces employées n’est pas enviable.

    Vendeuses et acheteuses, (Le Progrès Illustré, 25/10/1896)

    Un chroniqueur a été tellement frappé par leurs conditions de travail qu'il en a fait un article : Dans le tohu-bohu de l'immense hall, à l'heure du coup de feu de l'après-midi, on entend bruyant, on voit papillotant, tout s'anime, les gestes, les yeux, les visages. Les yeux de la demoiselle de magasin, vendeuse ou débitrice, brillent aussi, mais de fièvre, ses gestes restent gracieux, empressés, elle se contraint à garder le sourire sur les lèvres, mais le rose de la vie ne paraît jamais à ses joues. Surprenez-là dans une minute fugitive de repos, où elle se croit hors du regard, le masque d'animation tombe, les traits se contractent comme au naturel, elle ploie sur ses genoux, s'affaisse comme si elle allait s'asseoir, elle en aurait tant besoin ! Mais s'avance une cliente, la triste statue de l'anémie qu'elle était se redresse, souriante. A part l'intervalle du repas, pris généralement dans le réfectoire, sous les combles du caravansérail, elle reste debout les dix heures de sa journée. Et la loi? Ah! la loi; il y a des chaises en évidence, seulement elles ne sont pas là pour s'asseoir, elles sont là pour 1a loi et pour l'inspecteur ou l'inspectrice du travail si, par hasard, ils se présentaient à l'improviste, mais il n'en survient jamais. (Le Passe-temps, 02/05/1909, n°18)

    Des égéries : actrices et cocottes

    S'il y a de nouveaux acteurs, il nous faut mettre à part les nouvelles égéries. Ces dernières participent pleinement à la mode et à son évolution, la font et la défont, inspirent, portent telles des mannequins avant l'heure les créations des différents couturiers.

    
					 ( Toilette de Mme Réjane (Le Progrès Illustré, 24/01/1897) 
					( Toilette de Mlle Brandès (Le Progrès Illustré, 29/03/1891)

    La cocotte

    Qui est-ce qui fait la mode ? C'est la cocotte ! Jamais époque n'a été aussi féconde en termes pour désigner la non-bourgeoise, la demi-mondaine, celle qui exhibe ses charmes hors du cadre du mariage. Passant d'une connotation romantique à une connotation plus vulgaire, il existe beaucoup de mots pour désigner ces femmes, comme un panel de nuances dans lequel on ne saurait que prendre : la lorette, la gigolette, la coquette, la courtisane, l'amazone, la louve, la lionne, la poule, la biche, la goualeuse, la gommeuse, ou la tapeuse.

    La cocotte appartient à un demi-monde, et tente vainement d'être acceptée dans le monde de la haute société. Elle est un symbole vivant : elle peut personnifier la mode par excellence puisqu'elle n'a ni nom attitré (elle prend un pseudonyme), ni caste à représenter. Elle est aux bras d'hommes aisés qui l'entretiennent, faisant par là-même le bonheur des couturiers. Chacune est connue plus spécifiquement pour une chose : Anna Deslions pour ses déshabillés, Cora Pearl pour ses cheveux roux ou Melle Spinelly pour son petit chignon. Et elles font école auprès des autres femmes ! Son statut social et son attachement souvent excessif à la mode fait d’elle également la cible préférée des critiques.

    L'actrice

    Les actrices, starlettes avant l'heure, ont également beaucoup de poids dans le milieu. S'il n'y a pas à proprement parler de défilés de mannequins, les actrices servent à lancer la mode à travers leurs représentations théâtrales : Worth habille Sarah Bernhardt, et Mme Doucet habille Réjane. 30% du succès d'une actrice tient à sa toilette, et pour bien des femmes la sortie théâtre est assimilable au « lèche-vitrine ». Autre exemple flagrant, celui d'une critique de théâtre sur une pièce de Sarah Bernhardt où l'auteur parle autant de la pièce que des tenues de l'actrice : il est d'ailleurs amusant de noter que le personnage jouer par l'actrice se nomme "Froufrou".

    Ces femmes ont pour elles l'audace et la liberté de ton dans leurs tenues, toujours à la limite de la séduction provocante. Dans Nana, Zola décrit justement ce phénomène : Quand elle passait en voiture sur les Boulevards, la foule se retournait et la nommait avec l'émotion d'un peuple saluant sa souveraine tandis que, familière, allongée dans ses toilettes flottantes, elle souriait d'un air gai [...]. C'étaient des souplesses de couleuvre, un déshabillé savant, comme involontaire, exquis d'élégance, une distinction nerveuse de chatte de race, une aristocratie du vice, superbe, révoltée, mettant le pied sur Paris, en maîtresse toute puissante. Elle donnait le ton, de grandes dames l'imitaient.

    La comédie de l'habit

    La comédie de l'habit est emprunté à Marie Simon et résume bien les codes et rites que semblent suivre à la lettre toutes les femmes de goût de l'époque : sous des aspects de futilité se cachent des règles rigoureuses dans l'univers de la mode : c'est le culte aux rites vestimentaires contraignants.

    Une toilette pour chaque activité ou saison

    Toilette de Campagne, (Le Progrès Illustré, 12/07/1891)

    Toilette de Garden-party, (Le Progrès Illustré, 14/08/1892)

    
				 ( Ombrelles (La Mode illustrée, 1873) 
				 ( Sac à ouvrage (La Mode illustrée, 1880-1881) 
				 ( Chapeau à paille noire (Le Progrès Illustré, 09/08/1891)

    A chaque moment de la journée correspond une tenue particulière : gare à celles qui se trompent et méconnaissent ces codes ! Ainsi, on ne peut faire l'amalgame entre une robe du petit dîner et une robe de dîner ou de grand dîner, entre la robe de la visite et celle de la grande visite, ou encore entre la toilette de promenade et celle de campagne. Comme le précise Marylène Delbourg-Delphis il serait grossier d'aller aux courses en costume tailleur, qui ne sied que pour une partie de la matinée [...]. On choisit avec soin une robe de bal, avec autant de minutie sa robe d'intérieur, qui se rapproche de la toilette de petit dîner sans se confondre avec elle. De même, il convient de porter une toilette différente selon que l'on fait une promenade en voiture ou à pied. Il y a certaines autres règles plus générales auxquelles on ne doit surtout pas faillir : tout d'abord porter un chapeau quand on sort, car une femme « en cheveux » est une femme du peuple ; et avoir les épaules couvertes, les épaules nues étant réservées aux tenues du soir. Mais cette dernière règle dépend encore de l'événement auquel on se rend : lors d'un dîner ou d'une soirée les robes sont peu décolletées et les épaules sont toujours couvertes, contrairement à une robe de bal. Ce rituel oblige d'ailleurs les femmes à se déplacer avec toute leur garde-robe. Un exemple éloquent serait celui de Lillie Moulton, femme d'un banquier américain, qui doit emmener avec elle pas moins de dix malles de robes pour un séjour d'une semaine à Compiègne !

    Les accessoires indispensables

    Tous les accessoires pouvant sublimer encore plus la toilette sont permis : abondance de volants, de noeuds, de dentelles, de fleurs, de bijoux, d'éventails ou de chapeaux. Des plumes et des guirlandes de fruits peuvent orner les coiffures.

    Les chaussures, par exemple, sont un accessoire qu'il faut soigner. Bien entendu, chaque paire de chaussures doit être portée avec un type de toilette précis pour ne pas tomber dans le mauvais goût : Les femmes qui adoptent la jupe courte devront apporter à leur chaussure un soin tout particulier. Voici ce qu'il y a de mieux : demi-bottes en peau de chagrin, boutonnées sur le côté avec talons Louis XV fortement cambrés. EEt, tout comme aujourd'hui, il faut prendre garde à bien faire son pied à la chaussure, moins pour ne pas avoir mal que pour ne pas avoir de cors aux pieds ce qui, vous en conviendrez, serait fort disgracieux : Il faut, autant que possible, que le pied entre dans la bottine après trente-cinq ou trente-six minutes de travail consacré à cet exercice; y passer une heure trois-quarts serait de l'exagération. Est-il nécessaire d'ajouter qu'une femme réellement distinguée n'a pas de cors aux pieds. (La Marionnette, 09/06/1867, n°3)

    De l'art de parader

    
					 ( Dames aux courses hippiques (Lyon s'amuse, 09/05/1886) 
					 ( Dames au parc de la Tête d'Or (Le Progrès Illustré, 24/01/1897) 
					( Patineurs (Le Progrès Illustré, 15/01/1893)

    Dans le manuel des bourgeois chics de l'époque, il y avait aussi l'art de se montrer à certains événements. Il ne faut surtout pas manquer les grandes courses hippiques au printemps et à la rentrée : ces courses sont le lieu où il faut être pour voir et être vu, sorte de défilé montrant les nouvelles tendances saisonnières. Mais il faut courir également aux salons, aux vernissages, au théâtre, et sans cesse renouveler sa garde robe pour ne jamais paraître deux fois avec la même tenue ! Toutes ces rencontres font l’objet de comptes-rendus détaillant les tenues.

    Les couturiers eux-mêmes jouent le jeu et y envoient parfois des dames habillées de leurs créations, comme une enseigne publicitaire. Ceci est d'autant plus important que, à l'image des défilés de mode d'aujourd'hui, les chroniqueurs de mode se pressent à ces événements et en dégagent les tenues principales. Ainsi peut-on lire dans Lyon s'amuse : Le beau temps a merveilleusement favorisé l'éclosion des toilettes. Les nuances crème dominent dans le nombre, contrastant avec les fonds noirs des véhicules. [...] Tout cela nous prouve une fois de plus que le demi-monde a conquis le monopole du chic. (Lyon s'amuse, 27/06/1886, n°36)

    De même, que serait les courses hippiques sans ces coquettes qui paradent ? Un journaliste va d'ailleurs même plus loin affirmant que c'est moins pour les courses de chevaux que les hommes s'y rendent, que pour admirer l'autre spectacle : les femmes parées de tous leurs atours. C'est d'ailleurs également un moyen de parader...aux bras de belles femmes : faut-il vous le dire ? j'aime le sport, à cause de la femme; c'est à lui que nous devons, à chaque printemps, cet assaut de toilettes, toutes plus exquises les unes que les autres, qui émaillent gracieusement toutes les réunions sportiques. Il est de fait que, sans la femme, ni courses, ni concours hippique n'auraient jamais existé. [...] On s'imaginerait bien à tort que les courses vivent uniquement de l'attrait de la lutte entre les coursiers. Les deux bons tiers des gens qui s'intitulent sportmen se moquent de l'amélioration de la race chevaline : ce qui les attire par-dessus tout, c'est de se montrer avec une jolie femme à leur bras. (Lyon s'amuse, 09/05/1886, n°29)

    Un art de vivre

    L'harmonie de l'ameublement, (La Mode illustrée, 1895)

    La mode va encore plus loin. Non contente de guider une manière de s'habiller ou de se tenir, elle gère tout un quotidien. La mode c'est avant tout avoir du goût et cela passe aussi par l'ameublement. Un beau mobilier assorti est indispensable et il ne faut pas être étonné de découvrir dans la presse spécialisée, à côté des toilettes, des modèles de rideaux ou des pièces entièrement aménagées : on parle de L'harmonie dans l'ameublement . Les grands magasins ont d'ailleurs très vite compris le profit à faire dans ce domaine et ont proposé toute sorte d'accessoires dans un même endroit, accentuant ainsi leur concurrence face aux petits commerces.

    La mode : phénomène de société ?

    
			( Entre rêves... (Le Progrès Illustré, 26/12/1897) 
			( ...et réalités (Le Progrès Illustré, 26/12/1897)

    L'on aurait tort de restreindre la mode à un univers féminin capricieux : elle est bien plus que cela. Elle devient un véritable phénomène de société et interagit avec d'autres univers comme l'art ou la littérature. L'omniprésence de cette mode se ressent notamment dans la presse qui reflète bien la frénésie qui s'en dégage, et tous les enjeux culturels et sociaux qu'il peut y avoir derrière.

    Une démocratisation de et par la mode ?

    Une mode pour tous

    Les grands magasins participent à un phénomène de démocratisation de la mode. En effet, même si cette dernière est d'abord le fait de l'élite, elle concerne de plus en plus de couches sociales. Cela ouvre un accès à l'élégance mais surtout à l'uniformisation de l'habillement qui sera l'origine du prêt-à-porter plus tard. Ces grandes enseignes semblent rendre la mode plus accessible à des prix moderés par rapport aux toilettes sur mesure. De fait, les toilettes d'un couturier comme Worth ne sont pas abordables pour un grand nombre. Si certes Worth distribue des modèles et des patrons pour se faire de la publicité dans la presse spécialisée, ses prix deviennent vite exorbitants, suivant sa cote de popularité. Ainsi, en 1871 pour la robe la moins chère du couturier il faut compter 1 500 francs, alors même que le salaire annuel d'un ouvrier est de 1 250 francs.

    Le Tailleur Pauvre, (Le Progrès Illustré, 05/04/1896)

    ...et après, (Le Progrès Illustré, 05/04/1896)

    L'ouvrier avant..., (Le Progrès Illustré, 05/04/1896)

    A ce titre, le magasin Le Tailleur Pauvre, dont un article du Progrès Illustré fait l'éloge, est un bon exemple. En général, on se demande comment on peut livrer des produits qui vous étonnent par leur bas prix. [...] Achetant des quantités considérables d'étoffes et de doublures en tous genres, employées dans la confection dos vêtements les plus variés, M. Devaux se trouve dans la situation la plus favorable pour exécuter toutes les commandes dans des conditions exceptionnelles. (Le Progrès Illustré, 05/04/1896, n°277). Certaines illustrations montrent même des ouvriers fréquentant les grands magasins.

    La mode : un ascenseur social ou une confirmation des castes ?

    Mais tout cela finalement vise une démocratisation plus large : les couches moyennes, par l'habit, souhaitent s’élever dans la hiérarchie sociale. Via la mode, ces classes se donnent la possibilité de sembler appartenir à un rang supérieur. L'exemple de l'ouvrier ayant les moyens d'avoir un costume, et ainsi attirant le regard de la jeune fille, et non son dédain, est emblématique. Il en de même de celles qui usent de la mode pour compenser leur manque de naissance, ou de dot.

    Néanmoins, chez les gens « du monde », revendiquant une naissance prestigieuse, il y a toujours le désire de se démarquer de ces classes sociales inférieures qui tentent de gommer les différences. Les gens de la haute société changent ainsi la donne : par exemple ils vont de moins en moins aux courses hippiques, apanage des demi-mondains, et leurs préfèrent les salons mondains plus privés.

    Coquettes aux courses hippiques, (Le Progrès Illustré, 11/06/1893)

    Il en est de même pour les premières théâtrales : Une première, c'est toujours un événement important, surtout quand cette première est vraiment une première comme la représentation de Georgette que donnait samedi dernier le Théâtre-Bellecour. C'est une occasion pour les petites Geogeotes du siècle de renouveler les costumes ou plutôt pour étaler une brillante toilette. [...] En revanche on peut dire que Lyon est la ville du demi-monde par excellence ; l'élément féminin d'une première lyonnaise est exclusivement composé de demi-mondaines. Ce sont elles seules que l'on remarque, car elles ont monopolisé le port de la toilette et de l'élégance, j'ai ouï dire par plus d'une dame comme il faut [...] « Les premières sont faites pour les cocottes. ». (Lyon s'amuse, 21/02/1886, n°18)

    
			 (Base textile)
		Cahier de fabrique : taffetas rayé (Base textile) 
			(Base textile)
		Motifs tissus en noir et blanc (Base textile) 
			 (Base textile)
		Motifs tissus multicolores (Base textile)

    Chaque groupe a cependant ses propres codes et règles vestimentaires. Il est de bon ton de faire preuve d'une certaine mesure : une femme du monde doit savoir faire montre d'une certaine élégance, sans trop de retard ni trop d'avance sur les nouvelles tendances. Elle a pour elle le jugement et le goût sûr qu'elle a acquis de naissance. Cela la pousse à réfléchir au préalable à la viabilité d'une nouvelle mode avant de l'adopter. Trop se soucier de la mode à la manière de cocottes serait inconvenant et ne serait pas digne de son rang. Le monde est sûr d'être dans son droit, la mode étant encore considérée comme l'apanage de l'aristocratie, bien que la liberté de ton et la provocation engageant un jeu de séduction peu l'amener à envier ce demi-monde. Ce dernier d'ailleurs, tout en se cherchant une place dans ce monde, s'ingénie à avoir une attitude de défie envers lui : au moins ne sont-ils pas obligés de suivre une certaine « étiquette ».

    Entre ces deux sphères, il y en a une troisième: la bourgeoisie. La bourgeoise aspire certes à une ascension sociale, mais en se fondant parfaitement dans l'univers qu'elle vise, contrairement au demi-monde qui marque ses différences avec ostentation. Elle est sans cesse obsédée par la peur du faux-pas. Elle dévore les manuels de savoir-vivre ou de bonne compagnie, cherchant à y décrypter les codes qui la feront apparaître comme l'une des leurs. Voici ce qu'on pouvait y lire : Deux femmes habillées et costumées de même trahiront toutes deux sans le vouloir la différence des races. La façon de porter le chapeau plus ou moins en arrière [est révélatrice] ; c'est non moins difficile de porter le mantelet et de poser le pied sur le pavé ; la tenue du mouchoir, indélébile stigmate vers lequel aspire tant de femmes et qu'une seule classe d'entre elles sait porter en grande dame ; blason qu'on ne peut détruire, que la femme du grand monde a reçu de sa mère, qu'elle laisse à ses enfants, vengeance insaisissable, que chacun vit commencer et qu'aucun ne verra finir. (De la mode et du goût, Le messager des modes et de l'industrie, t.1, n°2, p. 30)

    Envies et jalousies : cocotte vs femme du monde

    Journal de Guignol, dans un Avis-Guignol du 25 février 1866 (n°44), se moque de ces femmes de bonne naissance qui veulent faire comme les cocottes sans pour autant être prise comme telles : Les femmes du monde qui, en sortant d'un bal sont allées déjeuner dans un café à la mode, sont priées, la première fois qu'elles feront cette petite débauche, de ne pas se conduire comme de vraies cocottes, sous peine d'être traitées comme telles.

    Il existe une certaine rivalité entre ces deux mondes qui se jaugent. La description humoristique d'un face à face entre une femme du monde et une ancienne actrice chez leur couturier commun, que donne La vie parisienne de 1863, est très parlante : elles s'observent, se renseignent auprès de la demoiselle de magasin sur leur appartenance mutuelle. A la nouvelle de sa supériorité sociale, le visage de la marquise rayonna. Que lui importait maintenant cette insolente beauté qu'elle ne rencontrerait nulle part ? Peut-être l'actrice l'avait-elle deviné, car elle eut un sourire gros de défi. Qui sait si elle a besoin d'aller dans le monde pour rivaliser avec la noble marquise.

    Par-delà la mode

    La mode et son temps

    Dans les descriptions des tenues, force est de constater le recours à des noms évoquant le XVIIIe siècle. En 1874, ces dames portent ainsi des chapeaux Lamballe, des catogans Directoire ou des riches étoffes frappées Louis XIV. De fait, la mode est le reflet d'une atmosphère, d'une époque. C'est le triomphe de la bourgeoisie qui montre sa richesse à travers ses vêtements. Ces noms évoquent un passé de légende comme si l’on tentait de faire revivre la noblesse du XVIIIe siècle.

    Toilettes, (La Mode illustrée, 1873)

    Toilettes, (La Mode illustrée, 1873)

    
			 ( Toilette (La Mode illustrée, 1873) 
			( Toilettes (La Mode illustrée, 1873) 
			( Femme avec éventail (La Mode illustrée, 1895) 
			( Différentes coiffes (La Mode illustrée, 1873) 
			( Femmes dans un salon (La Mode illustrée, 1880-1881) 
			( Femmes avec enfants (La Mode illustrée, 1873) 
			( Femmes au balcon (La Mode illustrée, 1873) 
			( Costumes pour enfants (La Mode illustrée, 1873) 
			(La Mode illustrée (La Mode illustrée, 1873) 
			( Publicités adressées aux femmes (La Mode illustrée, 1895) 
			( Publicité pour des cours de couture (La Mode illustrée, 1895) 
			( Publicités pour des patrons (modèles) (La Mode illustrée, 1895) 
			 ( Publicité des magasins "Aux deux passages" (Le Monde lyonnais, 13/11/1880) 
			( Publicité kodak adressée aux femmes : pour mettre en boîte leur coquetterie (La Mode illustrée, 1895) 
			 ( Publicité (Le Progrès Illustré, 12/03/1893)

    En vérité, ces cocos et cocottes ont peur en cette fin de siècle : peur des progrès qui s'amoncèlent, peur d'un monde qui va vite, trop vite, peur de ce nouveau siècle qui s'annonce et qui les plonge dans l'inconnu. Ils se raccrochent alors à des artifices, dont la mode fait partie. Ils tentent de suspendre le temps dans les futilités, les frivolités, l'aléatoire, l'éphémère.

    La mode comme un art

    Si l'enthousiasme pour la mode est déjà présent au début du XIXe siècle, il culmine dans la seconde moitié. Ses liens avec l'art sont soulignés. Les peintres et les critiques d'art eux-mêmes reconnaissent son importance en la considérant comme essentielle dans la révolution artistique ayant lieu en parallèle de l'avènement de la modernité, du progrès et de l'industrialisation en cette fin de siècle.

    Le couturier est lui-même considéré comme un artiste génial avec, comme il se doit, un charisme et une personnalité forte, pouvant se montrer capricieux, mais toujours adulé par ces dames. On en veut pour preuve l'éloge qu'en fait un chroniqueur de Lyon artistique dans son article sur la mode qui marque bien l'avènement de celle-ci comme un art à part entière : Ce matin, lorsque j'ai demandé qu'on me réservât un peu plus de place qu'à l'ordinaire, pour causer chiffons, notre rédacteur en chef a quelque peu froncé le sourcil. [...] j'ai fini par avoir gain de cause. La mode, du reste, n'est-elle pas un art, un art des plus subtils et délicats, des plus triomphants aussi ? ». Il annonce même l'ouverture prochaine d'un Musée de la mode : n'est-ce pas là la consécration suprême ? « Demain lundi, donc, s'ouvrira aux Grands Magasins des Cordeliers le Musée de la Mode, et Musée est bien le mot, car tout ce qui y sera exposé ne sera là que pour le plaisir des yeux. (Lyon artistique, 01/04/1900, n°13)

    Cela ne manque pas de rappeler Le peintre de la vie moderne où Baudelaire décrit la façon dont le peintre M.G. retient dans ses œuvres la beauté passagère des dames en belles toilettes.

    Si la mode est un art, alors les femmes qui portent les toilettes deviennent des chefs-d’œuvre ambulants. La peinture officialise ce fait en mettant au centre de ses œuvres l'habit féminin. Les plus grands peintres de ce siècle représentent les toilettes dans leurs créations comme Manet ou Renoir.

    Mais le chemin est aussi inverse : la mode s'inspire des portraits du siècle précédent. Les couturières ne cachent pas qu'elles recherchent l'inspiration parmi les toiles de Rubens, Watteau ou Vigée-Lebrun, d'où les noms historiques égrainant les descriptions des toilettes : une collerette Médicis, du velours Cléopâtre, une draperie Louis XVI, un collet Henri II, des tons Louis XIII ou encore une pèlerine Anne d'Autriche. Mais c'est là encore une question d'apparence plus qu'autre chose. Aucune corrélation directe n'a encore été trouvée entre la mode de l'époque et ces tableaux. En fait, il s'agissait plus pour les couturières d'étaler leur érudition et par là même de gagner en prestige dans leur profession. Pour les clientes, surtout les demi-mondaines, c'était très certainement pour avoir un sentiment de noblesse en portant ces tenues, et une occasion de revenir à ce passé de légende.

    Mode et littérature : quand le roman reflète une réalité

    Cette sublimation de la mode apparaît également dans une autre forme d'art, la littérature, où on trouve des personnages masculins fascinés par ces femmes rêvées et inaccessibles. Les mots des romanciers expriment à merveille cette sublimation de la femme par la mode, passant par tous les sens : l'odeur de la femme, l'odeur de son linge, l'odeur de sa nuque, de ses jupes, de sa chevelure, une odeur pénétrante, envahissante, qui semblait être l'encens de ce temple élevé au culte de son corps . (Zola, Au bonheur des dames)

    Les descriptions naturalistes caractéristiques des œuvres littéraires de l’époque permettent de retracer le quotidien. C'est sans surprise que l'on retrouve donc des thèmes en lien avec la mode comme des personnages de coquettes, voire de cocottes, ou le thème des grands magasins.

    Le roman le plus emblématique reste certainement Au bonheur des dames de Zola. Comme à son habitude, Zola a procédé à une enquête de terrain. Il a visité longuement trois grands magasins de l'époque, Le Bon Marché, Le Louvre, et A la Place Clichy. Il a pris près de cent feuillets de notes qui constituent un véritable reportage: plans par étage, choses vues et entendues, salaires, chiffres, impressions. Il a également interrogés quelques informateurs pour avoir des précisions sur les conditions de travail. Cela va lui permettre de donner une description quasi-exhaustive du fonctionnement des grands magasins, de la science de l'étalage au menu des employés.

    Le romancier décrit l’affluence dans le grand magasin le jour où on expose les nouveautés d'hiver. A travers son héroïne, Denise, il souligne également l'importance d'une catégorie en pleine extension, les employés de magasin, mais également leurs difficiles conditions de travail. Face aux employés, Zola dresse également une typologie des acheteuses se rendant dans ces Grands Magasins à travers les différents personnages. Mme Desforges, bourgeoise huppée, est le type de la femme élégante qui ne prend que certaines choses mais se laisse peu à peu séduire ; Mme Bourdelais est l'acheteuse adroite ; Mme Guibal est celle qui se grise à simplement toucher et regarder ; Mme Marty est quant à elle l'acheteuse folle, la femme tentée qui, entrée pour acheter une paire de gants, sort avec 500 ou 600 francs de marchandises. Elle incarne la rage de dépense de la petite bourgeoisie.

    Dans ce roman, les grands magasins sont décrits comme des machines infernales, ne cessant de s'agrandir, écrasant les petits commerces, obligeant les clientes à acheter toujours plus. A travers le personnage de Mouret, gérant du grand magasin, Zola décrit cette nouvelle génération qui développe un sens aigu du commerce, passant par une véritable analyse psychologique du consommateur: par exemple attirer les clientes par un produit exceptionnel, quitte à le vendre à perte, juste pour leur faire croire qu'il en est de même pour les autres produits alors qu'il n'en est rien. Cela annonce la société de consommation que l'on connaît aujourd'hui.

    Mais Zola va encore plus loin : il présente ces magasins comme les nouvelles cathédrales des temps modernes. A travers la décoration surchargée, d'or au plafond, de vitraux, de rosaces, le grand magasin est assimilé à un haut lieu de solennités commerciales avec ses grandes ventes, ses inaugurations ou les soldes, manifestations aussi attendues que les fêtes d'église : c'est le temple d'une « religion nouvelle » dédié au culte de la mode et de la féminité.

    La mode à la Une

    Une presse spécialisée

    Publicité pour un journal de mode, (Le Passe-temps, 14/08/1892)

    A partir du Second Empire, les journaux de modes fleurissent dans les kiosques : La Mode illustrée, le Conseiller des dames, le Magasin des demoiselles ou encore le Petit écho de la mode. Ils s'adressent bien entendu exclusivement à un public féminin et présentent des articles de mode, des articles sur les nouveautés techniques comme la « repriseuse universelle », nouvel outil presque magique permettant de repriser facilement un vêtement. L'illustration y prend beaucoup de place : tantôt ce sont des accessoires, tantôt des toilettes, ou encore de véritables scènes de vies qui peuvent y être représentés. On peut s'étonner que les dessins soient peu ou pas colorisés. Ainsi, si certaines planches sont en couleur dans les premiers numéros de La Mode illustrée, elles disparaissent, peut-être pour des raisons économiques.

    Néanmoins, ces journaux n'abandonnent pas d'autres rubriques pouvant intéresser les lectrices : le théâtre, les chroniques littéraires, la musique, l'ameublement, ou encore la cuisine. La page publicité se pare également de produits adressés aux femmes comme des réclames pour les corsets, pour les machines à coudre, pour des cours de coutures, mais aussi pour des produits pour maigrir, pour se colorer les cheveux, pour s'épiler, ou pour lutter contre les rides : finalement les soucis féminins sont intemporels !

    Une rubrique incontournable

    La mode ne se retrouve pas que dans la presse spécialisée : elle a pris d'assaut les autres titres plus généralistes à travers une rubrique « mode » devenue bien vite incontournable. On trouve la Gazette de la mode dans La Marionnette, Toilettes de nos belles petites dans La Bavarde, Chronique de chiffons dans Lyon s'amuse, ou plus simplement La Mode dans Le Progrès Illustré.

    Les chroniqueurs de ces rubriques remplissent d'abord une mission d'information en matière de mode, en tenant les lectrices au courant des nouvelles tendances, ou des nouveaux lieux où il faut se rendre : A Lyon, le temple de la mode est aux Cordeliers, vous le savez, chères lectrices. Vous le fréquentez en ferventes, vous en admirez les splendeurs et vous en aimez les pompes et les œuvres. Je suis donc sûre que vous attendez avec impatience que votre fidèle Asmodine vous invite une fois de plus en tentation. N'est-ce pas son rôle d'ailleurs? Elle ne fera ainsi qu'imiter les Grands Magasins des Cordeliers qui se sont plu, [...] à éveiller votre curiosité, à vous faire demander, chaque dimanche : « Mais que pourront-ils donc faire de mieux, dimanche prochain ? (Lyon artistique, 01/04/1900, n°13)

    Cette rubrique peut également donner des conseils et astuces aux fidèles lectrices. On peut ainsi y trouver des conseils pour cacher ses rondeurs : Je recommande tout particulièrement aux personnes un peu développées du côté des hanches, cette façon de porter la basque rapportée, qui dissimule le point fâcheux et coupe le profil d'avant en arrière, redoutable pour les élégantes qui n'abdiquent pas, quelles que soient les modifications que la maternité ou le temps apportent à leur taille.(Le Progrès Illustré, 22/02/1891, n°10)

    La repriseuse universelle, (La Mode illustrée, 1895)

    Les chroniqueurs rivalisent d'ingéniosité pour chercher des faux-semblants. Des astuces sont données à la petite et moyenne bourgeoisie pour « recycler » de vieilles toilettes. Les femmes sans trop de moyens peuvent s'acheter ainsi seulement deux ou trois robes par an et les transformer, en jouant sur les accessoires et les plissés : si vous avez pensé, Mesdames, que cette année les formes changeraient au point de révoquer les robes de l'année passée, il vous faudra revenir sur ce téméraire jugement ; les robes de l'année dernière pourront fort bien être utilisées. Certes, j'ai vu des mondaines, toujours à la recherche de l'inédit, dont les costumes créaient une variante, mais la note dominante, celle qui affirme une mode, est la simplicité, et sauf quelques modifications faciles à opérer, les toilettes de l'été dernier pourront être modernisées. (Le Progrès Illustré, 17/05/1891, n°22)

    La mode à l'assaut d'autres rubriques

    Un journal comme Le Progrès Illustré publie d'autres articles en rapport avec la mode. On retrouve ainsi dans certains numéros sous la rubrique industries lyonnaises le nom de grands magasins dont le journal fait l'éloge. Si certes l'on peut supputer que cette publicité n'est pas gratuite (le journal a droit certainement à une compensation), cela montre tout de même la place sociale et économique du vêtement en cette fin de siècle, et qui ne se démentira plus jusqu'à nos jours.

    La mode se retrouve également dans les romans-feuilletons très en vogue à l'époque, ou les petites historiettes, à l'image de celle que nous propose Le Progrès Illustré sous le titre la Robe. L'héroïne est une jeune couturière préparant sa propre robe de mariage. Les robes n'ont plus de secrets pour elle car elle sait fort bien ce que chacune a à dire : elle sait ce qu'un morceau d'étoffe renferme de mystères, de larmes ou de joie. Mieux que personne, elle sait, par l'histoire des robes, saisir l'intimité d'une vie... [...] Gertrude entend dans les plis de la robe de bal, comme on entend dans une coquille marine, des rires lointains, des bruits de fête, de pimpants refrains de valse... (Le Progrès Illustré, 12/02/1893, n°113) Cela confirme non seulement la place prépondérante des « petites mains » derrière les toilettes : la petite couturière devient héroïne, au même titre que la robe ; mais cela met également en évidence tout le langage et le signifiant associé à la mode à cette époque.

    Une émancipation de la femme par la mode ?

    La rubrique mode ou la presse illustrée sont autant de portes qui s'ouvrent aux femmes dans le journalisme. On constate même qu'une partie de ces femmes ont un titre, une situation : cela leur permet bien souvent d'avoir leurs entrées dans la haute société et ainsi observer les nouvelles tendances et les rapporter dans leurs chroniques. C'est ce que souligne la Baronne de Miraflore : Appelée à faire un Courrier de Modes dans ce petit journal, nous nous efforcerons [...] d'initier les Dames lyonnaises aux secrets de la véritable élégance et du parfait comme-il-faut. Cette tâche nous sera du reste facile, grâce à une longue expérience, grâce à un nom, à une fortune et à une naissance qui nous donnent accès dans les plus hautes sociétés. (La Marionnette, 09/06/1867, n°3)

    En outre, l'on peut saisir une évolution dans les gravures de mode. Si jusqu'alors la femme était montrée dans le cadre de son rôle d'épouse, à la maison, vers 1875 elle est représentée en extérieur, au marché, en excursion, à la plage ou aux courses. De même, l'adultère n'est plus l'apanage des hommes dans les romans-feuilletons : la femme coquette n'hésite pas à prendre un amant pour l'entretenir, lui payer ses robes, mais également tester son pouvoir de séduction. De manière générale, on remarque que les figurines de modes sont de moins en moins figées et donnent des positions plus naturelles aux femmes, allant jusqu'à les inclure dans de véritables scènes de vie, qui restent tout de même assez traditionalistes (elles sont souvent accompagnées de leurs enfants).

    Femme en extérieur, (La Mode illustrée, 1895)

    Femme à un bureau, (La Mode illustrée, 1895)

    A bas les Cocottes !

    
			 ( Miroir, qui est la plus belle? (La Mode illustrée, 1895)

    Sur tout le parcours, les catins, les grues, ont été accueillies par les cris de « Vive la Bavarde. » Jamais la bicherie lyonnaise n'avait été tant huée. Maria Ferrandière, notamment, dont la toilette extravagante attirait les sifflets, a dû donner ordre à son cocher de ne pas traverser le pont Morand. (La Bavarde, 22/06/1882, n°62). Ce passage montre bien que si les cocottes fascinent d'un côté, elles sont vivement critiquées de l'autre. Les mots peuvent être très durs à leur encontre et elles sont moquées voire condamnées par la société même qui les a créées.

    Ri-di-cu-le !

    Les cocottes, victimes favorites de la presse

    
					 ( Crinolines (La Mode illustrée, 1865) 
					 ( Crinolines (La Mode illustrée, 1865) 
					( La mode des Poufs (La Mode illustrée, 1873) 
					( Le ridicule de la mode caricaturé (Le Charivari, 11/04/1852) 
					( Le ridicule de la mode caricaturé (Le Charivari, 11/04/1852) 
					( La mode des manches larges (La Mode illustrée, 1895) 
					 ( L'industrie publicitaire (Le Charivari, 23/02/1852)

    Les cocottes sont souvent les proies de la presse.La Bavarde consacre un article à la gommeuse , autre nom donné aux cocottes, en la présentant comme une espèce à part, animale, qui ne cherche que le profit : La gommeuse est un mammifère carnassier qui s'apprivoise assez facilement ; cependant, même à l'état domestique, elle est peu susceptible d'attachement. Sans avoir la timidité de la hyène, elle en a néanmoins les habitudes voraces; comme celle-ci, elle sort de son repaire à la tombée du crépuscule pour chercher sa nourriture, et vient armée de ses griffes roses, déterrer les petits gommeux, qu'elle dévore tout vivants. Son coeur présente la forme d'un porte-monnaie à compartiments multiples, et l'appareil de la digestion, très compliqué chez cet animal, est d'une force et d'une élasticité prodigieuses qui ne reculent devant rien : fortune, héritages, sentiments virils, cet animal mange tout, ronge tout, détruit tout, et ne lâche sa proie que pour courir à une victime moins vidée.

    Le chroniqueur va même plus loin en donnant une recette pour faire une bonne cocotte : Prenez une gardeuse d'oies que vous raclez proprement après l'avoir lavée à grandes eaux. Faites infuser le sujet ainsi préparé dans plusieurs litres de paresse mélangée d'une forte addition de gourmandise et de coquetterie ; ajoutez quelques verres de Champagne, un faux chignon, plusieurs pincées de piments érotiques. Faites alors sécher l'objet saupoudré avec du blanc de perle, arrosez légèrement avec du rouge végétal et quelques gouttes de parfums assortis ; enveloppez le sujet dans du velours et de la soie, et servez froid. (La Bavarde, 25/01/1883, n°93)

    Une mode du « non-sens »

    La Mode du non-sens, (Le Charivari, 24/06/1852)

    Ce qui est surtout pointé du doigt, c'est le ridicule, poussant à un non sens de certaines innovations dans la mode. Celle-ci évolue, se transforme et devient très vite désuète, remplacée par une autre. Si les couturiers ne manquent pas d'imagination, ils peuvent manquer d'esprit pratique. On s'est beaucoup moqué des différentes formes que pouvaient prendre les jupons. Ainsi, la crinoline, née au XIXe siècle, désignant des jupons cerclés, ne cesse de prendre de l'envergure : on atteint des sommets en 1858, tant et si bien qu'il devient impossible à un homme de pouvoir donner le bras à une femme ! On parle même d'agrandir l'ouverture des portes pour que ces femmes puissent passer. Les caricaturistes, dont Daumier, s'en donnent à cœur joie devant le spectacle des voyageurs étouffant sous les jupons dans les trains, ou des dames renversées par un coup de vent.

    Mais rien de vaut l'invention de la tournure, encore appelée « strapontin », « pouf » ou « faux-culs ». Cela désigne une robe plate sur le devant avec une protubérance plus ou moins importante à l'arrière. Les caricaturistes n'ont pas manqué d'accentuer l'effet disgracieux de cette nouvelle mode sur la silhouette féminine. Néanmoins, le côté pratique avait été étudié pour ce modèle : un système permettait de faire basculer ce « pouf » sur le côté au moment de s'assoir ! Reste à savoir si cela ne participait pas encore plus au ridicule de cette mode, la protubérance étant déplacée de côté !

    Dans les années 1890 ce sont les manches qui sont victimes de la démesure de la mode, et donnent une nouvelle forme étrange à la silhouette féminine. Les manches pouvant atteindre jusqu'à un mètre d'envergure, les femmes sur les gravures de mode s'apparentent alors à des sabliers géants.

    Ce ridicule est aussi mis en scène dans des petits contes au détour d'un journal. Dans Le Zig-zag on trouve justement un de ces contes où un homme rapporte qu'un jour, alors qu'il se rend dans une bijouterie, il assiste à une scène bien curieuse. Une dame, attendant son tour, s'assoit sur un fauteuil pour se relever aussitôt en hurlant qu'elle s'était assise sur son coeur ! La vendeuse tente alors de lui venir en aide en tâtonnant sous les jupons au niveau du pouf : Nous n'en viendrons pas à bout, disait la jeune fille avec inquiétude. Si ! si ! j'y suis, je le touche, je le tiens ! Et de ces profondeurs incalculables et calculées dont la couturière contemporaine a le secret, cette dame de coeur ramena une chose toute noire (sans pouvoir bien la distinguer, j'en eus une horreur instinctive), puis reprit : - Drôle d'idée de placer là nos poches maintenant ! [...] Alors je pus voir la main de l'élégante élever et balancer [...] un superbe coeur.., de perles et de pierreries. (Le Zig-zag, 14/10/1883, n°43)

    Les accessoires de mode sont également visés. Ainsi, le Journal de Guignol se moque allègrement des cheveux de soies , nouvelle lubie féminine : Je voulais dire que ce nouveau genre de coiffure, qui consiste à se fourrer sur la nuque une touffe de soie crespelée, est certainement la mode la plus laide et la plus complètement idiote qu'il m'ait été donné de voir de longtemps. [...] je me demande avec inquiétude si l'amour pourra résister à une déclaration faite dans ces termes : -- Madame, vous avez une chevelure [...] qui vaut, au bas mot, cent-quarante francs le kilo! [...] le jour où je verrai les femmes se coiffer avec une paire de chaussettes ou des tiges de bottes, -- je n'en serai que médiocrement étonné. ( Journal de Guignol, 15/04/1866, n°51). Dans cet article l'auteur se moque donc de cette nouvelle mode, mais souligne bien le fait que cela est d'autant plus ridicule qu'elle va à l'encontre du rôle même de la mode féminine : augmenter son pouvoir de séduction auprès des hommes !

    Une mode touchant même les fillettes

    La mode touche également les jeunes filles s'habillant (ou étant habillée) à l'image de leurs mères. Déjà en cette fin de siècle cette tendance est dénoncée, les chroniqueurs prêchant la sobriété. Mais n'allons pas croire qu'il s'agisse juste d'histoire de « chiffons ». La chroniqueuse va plus loin en tentant de faire prendre conscience aux mères qu'en dépensant trop dans les toilettes de leurs fillettes elles réduisent d'autant leurs dots ! Or, comme on le sait, à cette époque pour faire un bon mariage la dot est aussi importante, voire plus, que la beauté de la mariée : C'est aux mamans à ne pas se laisser égarer par leur tendresse pour leurs chers bébés et à se persuader qu'en leur donnant des goûts simples, elles tripleront leur dot. (La Bavarde, 25/01/1883, n°93)

    Costumes pour fillettes, (Le Progrès Illustré, 29/06/1892)

    Souffrir pour être belle

    
				( Toilette de ville pour la demi-saison (Le Progrès Illustré, 02/09/1894)

    Des sacrifices au quotidien

    Toutes les exigences de la mode que nous avons pu voir dans la comédie de l'habit demande beaucoup de travail et de sacrifices en coulisses. Mais, comme un spectacle, il ne doit rien paraître de tous ces efforts aux autres ! Un article du Journal de Guignol n'hésite pas à dénoncer ces artifices utilisés par une fameuse coquette de l'époque faisant tourner toutes les têtes : Ils ne savent pas, les pauvres petits, que leur ange est soumis à une sorte de régime dont l'oubli, un seul jour, pourrait lui faire perdre sa réputation de femme à la mode; par exemple, qu'elle ne peut dormir que quatre heures au plus et sur matelas de crins, parce que le lit lui irrite la peau ; que sitôt levée, elle prend un bain de son pour se l'adoucir -- la peau ; que le coiffeur passe une heure à peigner, brosser, lustrer, frisotter, ondoyer une perruque posée sur une tête de bois et une autre heure à en coiffer leur idole ; que la femme de chambre travaille toute la matinée pour brider, ficeler, fagoter et maintenir dans de justes bornes une taille rebelle, pendant que la divinité essaie dans la glace son demi-sourire, ce demi- sourire destiné à cacher un chicot dont Duchêne, n'a pu se rendre maître et qui jure au milieu de son râtelier tout battant neuf.(Journal de Guignol, 17/06/1866, n°60). Le journaliste souligne d'ailleurs par la même occasion que les gens à son service souffrent autant de ses caprices qu'elle, sinon plus !

    Toilette d'automne, (Le Progrès Illustré, 11/10/1891)

    Toilette d'été, (Le Progrès Illustré, 12/06/1892)

    En vérité, à chaque événement mondain, c'est un véritable ballet qui se met en marche dont la chorégraphie est soigneusement millimétrée. Il commence dès le matin de bonne heure par les premiers préparatifs (coiffure, maquillage, régime), jusqu'à la dernière minute, dans la voiture, où il faut prendre garde à rester impeccable malgré l'inconfort du trajet. Le mari assiste en spectateur effacé à toute cette effervescence, devant laquelle il devient bien vite blasé : Il est onze heures du matin, et le bal est à minuit. Pendant treize heures, elle va rester raide, immobile, de peur de déranger [sa coiffure]. Au dîner, elle ne mangera pas, ce serait vouloir étouffer dans le corset qui doit dessiner sa fine taille. Les heures s'écoulent lentement dans le double tourment de l'immobilité et de la faim. [...] On pense alors au mari, qui a tout regardé en silence, car un vieux fonds de prudence lui enseigne que ce n'est pas le vrai moment de demander à sa femme le compte de ses tabliers de cuisine. On monte en voiture. Ah ! si monsieur était le moins du monde galant, il se placerait près du cocher, car dans l'étroit réduit de la voiture, si peu qu'il tienne de place, il va chiffonner la robe. Mais monsieur est déjà marié depuis cinq mois et il use de son droit d'être peu empressé ; il s'installe dans un coin, et s'efface autant que possible. Madame, au lieu de s'asseoir, appuie ses genoux sur la banquette de devant, et le corps courbé en avant et le postérieur en l'air, elle reste immobile durant le trajet. Précaution insuffisante pour n'être pas froissée. Hélas ! que n'a-t-elle la fortune qui permet à la comtesse de X... d'avoir une voilure spéciale pour aller au bal, haute de plafond et sans banquette, dans laquelle, en se maintenant à deux fortes poignées, on se tient debout.

    Le chroniqueur n'hésite d'ailleurs pas à user du champ de lexical de la guerre, car le fait est qu'une femme qui se rend à un bal est bien sur le pied de guerre : Il faut vaincre !!! On met le pied sur le champ de bataille... et c'est alors qu'on est saluée par ce fameux murmure d'admiration qui sera enregistré demain dans le journal high-life. Elle l'a bien gagné, n'est-ce-pas ? (Le Progrès Illustré, 11/12/1892, n°104)

    Une dénonciation du corset

    
				( Publicité pour les corsets (La Mode illustrée, 1895) 
				 ( Quand un homme essaye un corset... (Le Charivari, 31/10/1852) 
				( Toilette de soirée (Le Progrès Illustré, 22/02/1891) 
				( Cocotte déguisée en "femme honnête" (Le Charivari, 02/02/1852)

    Parmi tous les artifices de la mode, il en est un particulièrement douloureux : le corset. Cet attirail, vu comme l'atout majeur de séduction, est fortement critiqué, vu comme un engin comprimant à outrance le corps féminin, si bien que la femme est fortement réduite dans ses mouvements. Un article du Zig-zag lance d'ailleurs un réquisitoire virulent contre lui : Depuis l'avènement en France du corset actuel, du corset carapace armé de buses et de baleines [...] jamais instrument compressif aussi nuisible n'avait été porté par le beau sexe. ..... Pour les jeunes filles [...] ce corset est une calamité. L'énorme compression qu'il exerce jusqu'aux aisselles rend les mouvements de flexion si impossibles qu'il est bien peu de dames qui, une fois corsetées, pourraient ramasser à terre une pièce d'or échappée de leur porte-monnaie.

    Le corset, (La Mode illustrée, 1873)

    La critique va même plus loin en dénonçant les dangers que peut représenter le port du corset pour la santé : cette cuirasse qui, comprimant outre mesure jusqu'au thorax, gène horriblement la circulation; qui, refoulant en bas les viscères abdominaux, trouble jusqu'aux fonctions digestives, et qui a dû occasionner des cas innombrable de dyspepsies, de hernies, de fausses couches, etc., etc. Pour comprendre à quel point il est nuisible, il n'y a qu'à examiner la figure des femmes un peu fortes qui montent en voiture ou en tramway. Rien que pour accélérer le pas pendant quelques secondes, on les voit s'essouffler à en perdre haleine et prendre une figure absolument cramoisie.

    Le corset étant également porté par des jeunes filles dès le plus jeune âge, le chroniqueur dénonce les effets désastreux qu'il peut avoir sur la bonne croissance de l'enfant : la plupart des mères en permettent l'usage à leurs jeunes filles chez lesquelles l'accroissement interne et externe des organes n'étant pas terminé, a tant besoin de liberté et d'épanouissement. Aussi combien n'en voit-on pas chez lesquelles les baleines remontent si haut sous les aisselles qu'elles en ont l'air toutes bossues. [ ...] Que cette mode dure quelque temps encore, et elle nous fabriquera des générations d'avortons. (Le Zig-zag, 07/12/1884, n°103)

    Le corset tant controversé finit par disparaître au début du XXe siècle, notamment grâce au couturier Poiret qui le premier s'attaque de manière systématique à cet engin de torture. Selon lui d'ailleurs, le corset, au lieu de gommer les formes disgracieuses, les rendaient encore plus visibles : Je lui livrai la guerre. [...] Certes, j'ai toujours connu les femmes encombrées de leurs avantages et soucieuses de les dissimuler ou de les répartir, mais ce corset les classait en deux massifs distincts : d'un côté le buste, la gorge, les seins ; de l'autre, le train arrière tout entier, de sorte que les femmes divisées en deux lobes avaient l'air de tirer une remorque. Encore un artifice de mode qui semble avoir l'effet inverse de celui escompté !

    L'art de l'habillage, (Le Charivari, 02/12/1852)

    La mode, mère de tous les vices ?

    La mode synonyme de décadence

    La mode est dénoncée comme un phénomène entraînant la décadence de la femme baignant dans la luxure, toujours dans un rôle de séduction, y compris dans des endroits peu adéquats comme des églises. Reflet de cette pensée, La Bavarde titre : On demande des femmes honnêtes : Le luxe mène à la décadence. [...] L'abbé Maillart [...] jeta à ses ouailles cette apostrophe sanglante : « Femmes! vous êtes impudiques et paillardes. Vous ne venez dans cette enceinte sacrée que par amour de vous et de votre chair. Vos robes ouvertes laissent voir des gorges qui sont la tentation des saints; et par le bas, elles sont fendues de telle sorte que les hommes qui vous regardent se damnent. L'église est devenue lieu de plaisirs, licences et débauches : Chrétiennes, baissez le front : vous êtes des impures !... ».

    Mais ces accusations ne semblent pas troubler outre mesure ces coquettes ingénues qui ne voient pas où est le mal à s'habiller élégamment : Une jeune femme à qui je viens de lire ces lignes s'est mise à rire aux éclats. Elle s'est renversée dans une causeuse, étalant nonchalamment sa jambe ronde sur le velours des coussins, parmi les dentelles du jupon. -- Mais vous êtes fou, mon pauvre Desclauzas ! Vous croyez que la toilette c'est le déluge. Vous appelez les chiffons un cataclysme, l'ordre naturel est renversé parce que mon corset est en soie rouge, et que mon pantalon est garni de dentelles, dans l'ouverture des jambes ! Insensé ! Croyez-bien que nous ne serions ni plus vertueuses, ni plus chastes étant plus simples. Eve trompa Adam, et cependant Eve ne portait pas de jupes à trente-six volants, ni de porte-bonheur en rubis... (La Bavarde, 04/05/1882, n°55)

    Costume "Jamel", (Lyon artistique, 01/04/1900)

    Costume "Léontine", (Lyon artistique, 01/04/1900)

    Une mode qui détourne la femme de son rôle d'épouse et de mère

    
				( Paletot "Grande - Duchesse" (Lyon artistique, 01/04/1900) 
				 ( Costume de plage (Le Progrès Illustré, 23/08/1891) 
				 ( Ce que femme veut... (Le Charivari, 23/12/1852) 
				 ( Chapeau de campagne (Le Progrès Illustré, 29/03/1891) 
				( Une soubrette également victime de la mode (La Mode illustrée, 1880-1881) 
				 ( La femme menant à la ruine (Le Charivari, 01/07/1852)

    La mode est également fustigée car elle détourne la femme de son rôle d'épouse et de mère. Cette dénonciation se retrouve jusque dans les romans-feuilletons. Ils sont très intéressants à étudier car les profils des personnages suivent les principales figurens de cette fin du XIXe siècle à l'image de la coquette qui boude son devoir d'épouse. Le « roman psychologique » d'Eliane, paraissant dans Le Zig-zagsur plusieurs numéros, en est un bon exemple. C'est l'histoire d'une jeune fiancée (Eliane) allant bientôt se marier, qui délaisse son époux (André) pour courir les soirées et les magasins pour s'acheter des toilettes toujours plus extravagantes. Son cousin lui écrit une lettre pour la sermonner (Le Zig-zag, 14/10/1883, n°43) :

    Ma chère Eliane, Il fallait que vous ayez à me conter le triomphe sur votre amour passé pour qu'en deux mois j'eusse un billet de vous. [...]. Je crois qu'avec cela vous oubliez André, la raison et tout.... ce qui s'en suit! Votre style redevient extravagant, que faites- vous donc? Quelle nouvelle toquade dirige ma folle cousine? Voulez-vous m'éclairer à ce sujet ?

    La réponse de la jeune femme se fait insouciante. C'est à se demander si elle parle sérieusement ou avec ironie lorsqu'elle explique qu'elle est trop occupée à élaborer ses toilettes : Ciel ! pauvre malheureux ! que vous vous donnez donc du tracas inutilement!...C'est vrai que je n'écris plus; ai-je le temps, d'abord? Fêtes, bals, courses, conquêtes, coquetterie!... mais je travaille énormément, allez !... L'autre jour, voulant une toilette arc-en-ciel, je donne un patron le soir pour le lendemain ; on me rapporte de la ville un corsage avec 120 d'envergure. Eh bien ! j'ai passé la nuit à me le réduire à 48, mon tour de taille, vous savez, et à me coudre des guêtres pareilles !

    Une lettre d'André, son futur époux, montre à quel point ce dernier est désemparé face à l'attitude de sa femme, et lui fait à son tour des reproches sur sa conduite : Eliane, que signifient ces plaisanteries ! Croyez-vous que je sois très flatté de sentir ma fiancée mener pareille vie? Calmez-vous un peu, s'il vous plaît, ou nous nous fâcherons. Mais la coquette ne s'en soucie guère et regrette sa liberté perdue : Fâche-toi, fâche-toi, mon ami, tant que tu voudras! se moqua [Eliane] en jetant ce billet dans le feu du réchaud où chauffait son fer à papillotes. J'ai perdu la tête quand je me suis rivé ce boulet au pied.

    Le personnage d'Eliane traduit bien l'idée reçue de l'époque selon laquelle la mode pervertirait la femme en l'éloignant de ses devoirs d'épouse et de mère. Elles ne sont plus que des maîtresses sans honneur : Nous avons considérablement de maîtresses ; nous n'avons pas d'épouses. [...] Nous comptons beaucoup de Jeanne la Folle, mais nous cherchons vainement une Jeanne la Pucelle. Vous traduisez votre vertu en dentelles, votre honneur en chiffons, et non seulement votre honneur, mais l'honneur de votre mari et celui de vos enfants. (La Bavarde, 04/05/1882, n°55)

    La cocotte jonglant entre ses amants, (Le Charivari, 02/12/1852)

    Une mauvaise influence sur les hommes

    Et les hommes dans tout cela, où sont-ils ? Les cocodès, version masculine des cocottes, également moqués dans la presse, n'ont-ils rien à se reprocher ? De fait, le Journal de Guignol présente les cocodès comme les victimes de ces femmes qui les attirent dans leurs filets en provoquant chez eux des attitudes étranges, jusqu'à leur faire oublier leur rôle de mari et d'époux : la curiosité publique n'en a pas moins été vivement excitée par la vue et par l'aspect des symptômes aussi étranges que variés de la cocolomanie dont ils sont atteints. On a remarqué particulièrement : un monsieur qui entre dix heures et minuit, est entraîné par un mouvement circulaire continu autour de ces dames; [...] un pacifique citoyen, négociant loyal, dit-on, et heureux père de famille qui prend chaque soir des allures de sbire et s'en va longeant sournoisement les murs et sondant d'un air farouche les ténèbres de la nuit; [...]et enfin une foule d'infortunés qui oublient, régulièrement 24 heures par jour, qu'ils sont les maris de femmes jeunes, spirituelles et aimables pour courir en faméliques après des marionnettes peintes et plâtrées, souvent laides et vieilles, et la plupart du temps bêtes ou malignes. ( Journal de Guignol, 09/07/1865, n°11). Dans tous les cas, la femme semble donc une coupable toute désignée. De là à l'accuser de tous les maux de la société, il n'y a qu'un pas....que certains ont allègrement franchi !

    Une mode à l'origine de tous les maux de la société ?

    La dénonciation de la frivolité féminine comme origine des maux de la société n'est pas nouvelle. Certains ont bien défendu le fait que la principale cause de la Révolution française était la trop grande frivolité de Marie-Antoinette !

    Il n'est donc guère étonnant de voir le Journal de Guignol reprendre cette argumentation : c'est cette soif immodérée de luxe, de splendeurs qui amène ces catastrophes financières ou domestiques, dont le premier mot se lit sur un chiffon de dix louis et le dernier sur un grabat de l'hôpital. (Journal de Guignol, 02/09/1866, n°70) Mais ce réquisitoire, tout en voulant dénoncer l'attitude de la coquette qui balaye tout sur son passage, lui donne un très grand pouvoir : celui de faire et défaire des fortunes.

    Gangrène du portefeuille

    Un caprice bien cher...

    C'est une évidence : être à la pointe de la mode coûte cher. Mais ce qui est pointé du doigt c'est moins le prix que le caprice qu'il y a derrière, comme le souligne un article de La Bavarde : On objectera que jadis, on portait des costumes fastueux, on me citera les robes de Marie-Thérèse, et de telle autre princesse que les historiens ont décrites, soit. J'accorde qu'autrefois un costume était une richesse, mais ce costume n'était pas le fait d'un caprice, et il ne se portait pas le temps qu'une grappe de lilas met à fleurir. On léguait les garde-robes aux petits enfants. Une infante se vantait de porter en soirée la robe de son aïeule. Elles attachaient plus de prix aux objets précieux de leur étagère. Leurs caprices avaient une raison. [...] Aujourd'hui, la fantaisie seule mène ces dames. Elles n'ont que des caprices et ne vivent que pour le caprice. (La Bavarde, 04/05/1882, n°55) Il est tout de même à noter que derrière cette apostrophe il y a une certaine nostalgie de l'Ancien Régime : même si à l'époque il n'y avait pas une société de consommation comme il s'en développe une au XIXe siècle, la coquetterie capricieuse féminine était déjà présente !

    ...qui engendre de lourds problèmes financiers dans toutes les couches de la société

    Toilette de ville, (Le Progrès Illustré, 03/10/1897)

    
				(

    Toilette de concert

    (Le Progrès Illustré, 15/02/1891)
    
				 ( Dame patronesse (Le Charivari, 28/02/1852) 
				 ( Toilette de Mlle Melcy (actrice) (Le Progrès Illustré, 20/09/1891) 
				 ( Toilettes (La Mode illustrée, 1873) 
				 ( Femmes avec enfants (La Mode illustrée, 1873) 
				 ( Toilettes (La Mode illustrée, 1873) 
				 ( Toilettes (La Mode illustrée, 1873) 
				 ( Costume tailleur (Le Progrès Illustré, 20/03/1892)

    Ces caprices ne sont pas sans conséquences : ils peuvent ruiner des ménages. Cela touche d'ailleurs même les riches qui amoncellent les crédits et toute leur fortune y passe. Ca en est venu à tel point que nombre de magasins ouvrent des crédits à leurs clientes qui ne paient plus que l'intérêt de leurs achats. On parle de la femme d'un haut fonctionnaire qui a tiré de son gendre 30 000F sur la corbeille de noces et avec lesquels elle a acquitté les dettes de son couturier. (Journal, 20 mai 1857). Mais est-ce véritablement un problème pour ces riches ? bien au contraire : c'est le comble du chic et de l'élégance de montrer avec ostentation qu'on ne tient pas à l'argent !

    Mais là où l’on comment à s’inquiéter, c'est que cette frénésie dépensière s'étend à toutes les couches de la société, jusqu'à l'ouvrière. Bien entendu, les toilettes n'ont pas le même prix, mais pour des salaires assez bas, de telles dépenses sont dévastatrices, d'autant plus qu'elles obligent à rogner sur les denrées quotidiennes. Un journaliste dénonce précisément ces dépenses insensées au nom du dieu de la mode, en montrant bien comment cela gangrène chaque « étage » de la société : Le luxe s'étend partout, sur tout. [...] Passe encore pour Madame la financière, mais la bourgeoise ? mais la femme du commerçant ? mais mon épicière? Là les effets du mal sont considérables. Il n'est si petite femme d'employé qui ne veuille avoir sa bonne. [...] Elle a 35 chapeaux extravagants, d'un prix fou; des toilettes tapageuses, dont chaque pli vaut un louis. Elle ne sort qu'en voiture. Elle aurait un nègre, si c'était possible. [...] Le budget s'épuise ; un jour, on s'aperçoit qu'on est criblé de dettes. [...] la traite à échéance ne sera pas payée, ni le boucher, ni le charcutier, ni le boulanger, ni la bonne qu'on renverra -- la maladroite -- lui devant six mois de gages pour avoir cassé une potiche chinoise. La bonne, sur le pavé, sera harcelée par sa modiste, car, elle aussi, s'était fait faire une toque en loutre dont elle était folle. [...] En bas, tout en bas, c'est pis. L'ouvrière gagne trente sous par jour. Il faut qu'elle dépense, pour sa toilette, cent francs par mois, qui paie la différence ? (La Bavarde, 04/05/1882, n°55)

    Comme on a pu le voir, la littérature naturaliste se fait l'écho des maux de la société. Ce fléau qu'est la mode et l'engrenage dans lequel elle entraîne est très bien souligné dans une nouvelle de Maupassant, La parure. Il y conte l'histoire d'une petite bourgeoise rêvant de luxe : Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la misère des murs, de l'usure des sièges, de la laideur des étoffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait même pas aperçue, la torturaient et l'indignaient. Elle représente parfaitement ces femmes qui envient le luxe sans pouvoir se le permettre. Ainsi, un jour que son mari revient très fier avec une invitation pour une soirée prestigieuse qu'il a eu du mal à obtenir, elle ne montre pas de signes d'enthousiasme, au contraire. Sa réflexion première est : Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller là? et elle se met à pleurer. Le mari finit par céder et lui achète une toilette, mais reste un problème paraissant insoluble : les bijoux. L'absence de ceux-ci est une preuve très nette de pauvreté, inconcevable dans une soirée mondaine. Mais la solution est toute trouvée : demander à une très bonne amie de lui prêter une de ses parures et non des moindres : une rivière de diamants. Mais, alors qu'elle s'apprête à se dévêtir après une soirée parfaite en tout point, elle s'aperçoit que le collier précieux de son amie a disparu. Ne le retrouvant pas, le couple se décide à remplacer le collier et à s'endetter pour le restant de ses jours, sombrant dans la misère. Après dix années de privation, la femme rencontre à nouveau son amie au détour d'un chemin et apprend...que la rivière de diamant originelle était fausse ! Comme quoi, dans la mode, tout n'est qu'affaire d'apparence...

    Toilettes de dîner et de soirée, (Le Progrès Illustré, 13/12/1891)

    A qui la faute ?

    Après cette longue diatribe contre les cocottes, on est en droit de savoir qui est fautif dans cette histoire ! La faute serait-elle vraiment à chercher uniquement du côté de la femme se laissant pervertir par l'attrait de la beauté et du luxe ?

    Si l'on remonte un peu loin dans la chaîne, on trouve l'homme : n'est-ce pas lui qui est à la base de l'exigence de la beauté féminine ? C'est en tout cas ce que laissent penser certains articles parus dans la presse à cette époque : Le curieux, c'est que les choses qui prêtent le plus matière aux critiques des hommes sont précisément celles dans lesquelles ils font consister notre principale beauté, et nos attraits les plus irrésistibles. Aussitôt qu'un monsieur s'est senti une inclination tendre à l'endroit d'une femme, il lui a tenu le langage suivant : -- « J'aime ta taille de guêpe, ton cou de cygne, ton teint de lys et de rose, tes longs cheveux où ma main se noie. » Et nous, bonnes comme pâte, pour avoir cette taille de guêpe, ce teint de lys et de rose, et cet océan de cheveux, nous nous sommes étranglé la taille dans des corsets, barbouillé la figure de poudre de riz et de carmin, et nous avons acheté des chignons qui coûtent trente-cinq francs. Puis les hommes reconnaissants, ont imprimé dans toutes les feuilles publiques: -- Décidément les femmes sont des êtres singuliers, elles se serrent à étouffer, prennent leurs cheveux dans les boutiques des coiffeurs et se frottent le visage avec des produits de droguerie. Mais, malheureux, c'est sur vous que doivent retomber ces railleries ; il fallait vous contenter de ce que nous pouvions vous offrir, ne pas demander plus que nous n'avions, ne pas exiger trois mètres de chevelure lorsque le ciel ne nous en avait donné en partage que soixante-dix centimètres ! (La Marionnette, 07/07/1867, n°7)

    Conclusion : La mode intemporelle

    Ce qui frappe dans ce rapide aperçu de la mode au cours de cette seconde moitié du XIXe siècle, c'est que l'esprit qui s'en dégage n'est pas si éloigné du nôtre aujourd'hui, bien au contraire ! Il est question d'argent et de faillite ; de jalousies et d'envies ; d'artifices et de sacrifices ; de produits de beauté et d'apparence. On assiste à l'émergence d'un phénomène qui a été porté à maturation au cours des siècles précédents, et qui n'a cessé de se confirmer et de se renforcer depuis, notamment avec l'usage de la photographie.

    La mode et tout son univers sont toujours omniprésents, que ce soit dans les vitrines de magasins, dans les publicités, mais également à travers les nouveaux médias, comme la télévision ou Internet. Tout est encore et toujours affaire d'apparence : qui a dit que l'habit ne faisait pas le moine ?

    Pour en savoir plus

    Ouvrages

    • Delbourg-Delphis (Marylène), Le Chic et le look : histoire de la mode féminine et des moeurs de 1850 à nos jours, [Paris], 1981.
    • Flamant-Paparatti (Danielle), Bien-pensantes, Cocodettes et Bas-Bleus : la femme bourgeoise à travers la presse féminine et familiale (1873-1887), Paris, 1984.
    • Simon (Marie), Mode et peinture : le Second Empire et l'impressionnisme, Paris, 1995.
    • Zola (Emile), Au bonheur des dames, Paris, 1883.

    Pour citer cet article

    Référence électronique

    Sarah Waechter, Elégante, suggestive, excentrique, ridicule : la mode dans tous ses états, numelyo [en ligne], mis en ligne le 2013-03-15T09:42:55Z, modifié le 2013-03-15T09:44:36Z, consulté le 2019-02-17 04:20:09. URL : http://numelyo.bm-lyon.fr/BML:01DOC0014bf13df26fe7b

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