[Le Halage sur le Rhône]

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localisation Bibliothèque municipale de Lyon / P0546 S 2257
technique 1 photographie négative sur verre : noir et blanc ; 18 x 24 cm
description Reproduction d'un tableau d'Alexandre Dubuisson, datant de 1831, conservé au musée des Beaux-Arts de Lyon.
historique A l'occasion de la parution d'un ouvrage de Louis Menitrieux, voici la description que donnait Georges Sabatier en 1909 de la vie marinière du Rhône : « Un tableau du peintre lyonnais Dubuisson, qui figure au Musée de Lyon, nous donne une idée approximative de ce qu'étai, il y a un siècle, la vie du Rhône de Lyon à la mer. On y voit un nombreux équipage de chevaux aux flancs rebondis, forçant de jarrets Ie long du chemin de halage pour tirer à la remorque un long convoi de bateaux chargés de marchandises. Sous l'Empire et la Restauration, un mouvement intense animait les deux rives du fleuve magnifique, de Lyon jusqu'à la mer, c'est-à-dire sur une étendue de trois cent cinquante kilomètres. Pendant cinquante ans, le Rhône, aujourd'hui si délaissé, fut le fleuve d'Europe le plus vivant, le plus bruyant, le plus gai. C'était inouï la quantité de bateaux de toutes formes, sapines, savoyardes, sisselandes qui apportaient à Lyon toutes les marchandises du Midi. Les quais de Lyon, soit ceux de la Saône, soit les quais de la Charité, en aval du pont de la Guillotière, n'avaient certes point l'aspect somptueux d'aujourd'hui, mais ils étaient les boulevards d'une vie commerciale, débordante d'activité. Tous les transports s'opéraient à la remonte au moyen des équipages. Ceux de la descize se faisaient au moyen de vastes bateaux plats, lourdement chargés, conduits à la rame par de vigoureux mariniers, et qui étaient démolis ou vendus à l'arrivée à Arles ou à Beaucaire, car ils étaient impropres à la remorque. On n'avait publié jusqu'à présent que des travaux incomplets sur la vie de ces mariniers du Rhône, descendants des anciens Nautes que nous légua l'antiquité. Pour la première fois, nous nous trouvons devant une oeuvre d'ensemble. En une étude très consciencieuse, peut-être un peu condensée, un érudit trop modeste, doublé d'un observateur et d'un amateur de pittoresque, M. [Louis] Menetrieux [sic] de Serrières, a résumé, en une jolie brochure, la vie marinière du Rhône pendant ce dernier siècle. Ce travail est bien présenté. Il est illustré de photogravures d'après des tableaux, des dessins et gravures anciennes qui augmentent encore sa valeur documentaire. Les équipages étaient de longs convois de barques dont les "voituriers par eau" avaient accaparé l'entreprise. On était maître d'équipages de père en fils. Ces entreprises étaient entre les mains de plusieurs familles puissantes de riverains : les Barillot, les Montfournoux, de Vernaison ; les Tonnérieux, de Condrieu ; les Marthouret, les Cuminal, les Métral, les Boissonnet, de Serrières ; les Thomas, d'Andance. Chaque équipage comportait une cohorte de quarante à cinquante gaillards taillés en athlètes, et un nombre de chevaux pour le moins égal. Et quels chevaux ! Des percherons énormes. Tout train de bateaux transportant au moins quinze cents tonnes de marchandises, il fallait d'énormes cordages pour tirer cette flottille et résister à la violence du courant. Trois câbles étaient indispensables pour chaque équipage la maille qui s'attelait à six coubles de chevaux, le "ca du milieu" à trois coubles, et le "ca d'arrière" à quatre coubles. C'est par ce moyen qu'on remontait les denrées coloniales, les blés de Russie, les vins du Midi, les bois de campêche, les huiles, savons de Marseille, les barils d'anchois. A son tour, le Nord renvoyait au Midi les vins de Bourgogne, les grains, les peaux, les soieries, les draperies, les horloges, la ferronnerie et les charbons des bassins houillers. Chaque équipage comprenait un patron, un "prouvier" ou deuxième patron, de nombreux mariniers et charretiers, deux cuisiniers, des mousses, un conducteur qui remplissait l'office d'économe, réglant les dépenses de toute nature, enfin des maréchaux qui avaient pour mission de marcher en avant pour préparer les logements et la nourriture pour les repas. Les charretiers portaient des pantalons de peau, en raison de l'usure causée par le frottement sur les chevaux qu'ils montaient. Tous les autres étaient vêtus de solide velours. La plupart d'entre eux avaient aux oreilles des anneaux d'or ornés d'ancres de marine. Chaque homme avait son rôle dans l'équipage. Les chevaux avaient également le leur. Celui de gauche s'appelait la monture, parce qu'il portait le charretier, son voisin de droite le "faraman" de monture ; les deux seconds étaient le "seguin" et le "faraman de seguin". Tous étaient pittoresquement harnachés de caparaçons aux couleurs variées. Il y avait sur le Rhône des passages difficiles, qui, en dehors des crues et des basses eaux, entravaient la navigation. C'étaient les roches de Condrieu, le remous de Fresse, près de Beauchastel, le passage de Clissard, en face de La Voulte, la Roche de Glun, où l'on prenait pilote pour éviter les récifs, les rapides de Donzère, de Viviers, des Mauves, de la Croisière, enfin le passage toujours difficile du Pont-Saint-Esprit, où périrent tant de bateaux. Il fallait, pour se garer des endroits périlleux, des patrons rompus au métier, connaissant à fond leur Rhône, aussi bien sur la rive Empire que sur la rive Royaume. L'animation du fleuve redoublait au moment de la célèbre foire de Beaucaire. C'était un immense marché, durant de six semaines à deux mois, comparable aux plus grandes foires de la Russie. Daudet nous en a laissé un vivant et pittoresque tableau. Beaucaire était le rendez-vous de milliers de négociants de Lyon, de Marseille, de Nîmes, Montpellier et Toulouse. On y réglait ses comptes de l'année, on y payait ses traites et on opérait de nouveaux achats. Tous les forains et saltimbanques du Midi affluaient à la foire, contribuant à en rendre le séjour gai et joyeux. On y rencontrait les belles filles de Provence et, au premier rang, les jolies et gracieuses Arlésiennes. Au départ, chacun tenait à emporter un souvenir de la fameuse foire. Le commerce prospérait. Cette prospérité s'étendait aux nombreuses hôtelleries qui peuplaient à cette époque les deux rives du Rhône. Parmi les plus réputées, on citait celles des Roches-de-Condrieu, de Gautier, du Pouzin, de la mère Chaléat, aux Granges-de-Valence, de "la Tante", a quelques kilomètres en aval, celle des Iles, en face du Pont-Saint-Esprit. Au passage des équipages, le soir, lorsque les chevaux avaient été pansés, le repas terminé, les vastes salles à manger se transformaient en salles de danse ; car les mariniers étaient de fiers lurons, et il y avait de jolies filles en toutes ces hôtelleries ; on s'en donnait à coeur-joie. La meilleure fraternité unissait tout ce monde de travailleurs. Rarement des disputes, encore moins des coups. En tous cas, jamais le couteau n'était de la partie. A Vernaison, à Condrieu, à Serrières, la plupart des hommes étaient mariniers. Le retour de l'équipage était le signal d'une fête générale. Les diners, les chants, les danses mettaient tout en branle. A Lyon, la vie marinière avait pris une forme à part. [...] La navigation à vapeur, puis le chemin de fer amenèrent promptement la mort de la batellerie du Rhône. En 1851, les derniers équipages furent vendus par MM. Cuminal frères, de Serrières, à M. Moine, de Lyon, qui les employa à faire le service du haut Rhône, entre Lyon et Aix-les-Bains. Dès lors, les bords du Rhône perdirent leur prospérité d'antan. Un morne silence s'étendit sur les deux rives. Une seule chose pourra réveiller le fleuve de son long assoupissement : la création du canal latéral de Lyon à la mer. Elle seule redonnera aux deux rives leur ancienne animation. Nous ne serons plus là quand ce grand oeuvre sera réalisé. » Source : "La vie marinière du Rhône" / Georges Cazals [Georges Sabatier] in Lyon républicain, 26 novembre 1909.
note bibliographique La vie marinière du Rhône / Louis Menitrieux. 1911, 2e éd. [BM Lyon, 450506]. - Repro. in Lyon 1906-1926, p. 401 [BM Lyon, 6900 X0.8 ASS].

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