Histoires d’usines / LA TASE / Témoignage de Marcel Prost - Histoires d’usines / LA TASE / Témoignage de (...) - numelyo - bibliothèque numérique de Lyon
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    Histoires d’usines / LA TASE / Témoignage de Marcel Prost

    Entretien avec Marcel PROST, réalisé le 19 Mai 2015, dans les locaux de l’Association MémoireS.

    La Bibliothèque municipale de Lyon mène depuis plusieurs années, avec de nombreux partenaires, un travail autour du patrimoine industriel. Elle s’est impliquée de 2014 à 2016 dans un projet de collecte de mémoires sur les territoires de deux usines qui ont récemment disparu, l’usine TASE (Textile Artificiel du Sud-Est) à Vaulx-en-Velin à l’est de Lyon, et l’usine Rhodiaceta, dans le 9e arrondissement de Lyon. Ce projet est baptisé RESPIRA pour « Recueil Et Sauvegarde du Patrimoine Industriel en Rhône-Alpes ».

    Ce dossier rend compte des premiers résultats de ce projet à l’été 2016.

    Equipe ELICO

    • M.D-P : Manuel DUPUY-SALLE : Maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université Lumière Lyon 2, chercheur au laboratoire ELICO et chercheur associé au laboratoire GRESEC.
    • J-M.R : Jean-Michel RAMPON : Maître de conférences en Communication à Sciences Po Lyon.
    • J.H. : Jonathan HERMENT : Etudiant en master Archives numériques à l'ENSSIB, 2e année.

    Interviewé(e)s

    • MARCEL : Marcel PROST
    • LYDIA : Lydia PENA

    Au charbon

    Ecole Jeanne-d'Arc à Villeurbanne. Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    MARCEL :Alors ça c'est l'école, c'est l'école Jeanne d'Arc. Qui était donc… Vous savez où il y a l'école normale d'apprentissage, vers la rue Alfred de Musset - enfin ça y est c'est fermé maintenant -, en face le groupe d'apprentissage ? L'usine avait fait faire cette école, et malheureusement elle s'est révélée trop petite. Parce qu'elle était mixte au départ, séparée, mais garçons/filles.

    Vaulx-en-Velin (Rhône). Quartier de la Poudrette. L'école des garçons. Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    MARCEL :Alors du coup ils ont fait ce préfabriqué - dans laquelle moi j'ai été - qui était abominable, extrêmement froid l'hiver parce qu'on avait qu'un poêle à charbon qu'il fallait nous-mêmes alimenter, surtout pendant la guerre ; il fallait amener du bois et du charbon, ceux qui le pouvaient, alors je vous le dis tout de suite on allait en voler à l'usine.

    M.D-P : Ah oui ! Et vous en tant qu'élève vous alliez le…

    MARCEL :Bah dis-donc oui ! Les wagons, comme la centrale de l'usine, marchaient au charbon. Et il y avait quand même du charbon qui arrivait malgré la guerre, et je me rappelle : les plus grands sautaient le mur sur les wagons et les gros morceaux de… ils nous balançaient ça et, les plus petits, on mettait ça dans des sacs et… [il frappe de la main sur son bras pour signifier la fuite]. Et puis quand le garde arrivait tout le monde se sauvait. Voilà.

    M.D-P : Et puis après vous alliez à l'école avec…

    MARCEL :Et bah voilà ! Oui ! Avec des petits sacs de charbon, la maîtresse était contente parce qu'elle pouvait faire sa dictée en s'adossant au poêle. Elle quittait pas le manteau auprès du poêle, et puis, elle nous tournait le dos, quoi.

    M.D-P : Mais elle connaissait la provenance du charbon ?

    MARCEL :[rires] On lui a jamais dit.

    L’incendie de l’ancienne école

    M.D-P : Et dans cette école vous étiez restés longtemps ?

    MARCEL :Bah moi je suis resté jusqu'au bout. Hein, vous voyez ce que ça ressemblait ! Alors y avait dix classes, on était 48-50 par classe. Alors je vais vous dire, elle a été transformée en bibliothèque. Puis un beau jour, des jeunes du quartier y ont foutu le feu. J'ai pleuré ce jour-là. Sur la manif [note] ... T'y étais non ?

    LYDIA :Non.

    MARCEL :Le lendemain. Je vous jure, on y a eu froid, on y a eu faim, on… Et ben, cette école, c'était…

    LYDIA :Ah bah c'était, on en a parlé la dernière fois, c'était quelque chose.

    MARCEL :C'était quelque chose. Alors que les allemands l'ont bombardée en 40 ! Quand ils ont pris Bron le 10 mai 40, ils ont cru que c'était une annexe des hangars, ils l'ont bombardée. Elle a pas brûlé ! Et eux, ces abrutis, ils y sont arrivés. C'est ce que j'avais dit dans mon petit discours d'ailleurs.

    M.D-P : Ah oui. C'était quand ça, que ça a été brûlé ?

    MARCEL :Pfff, y a combien de temps qu'elle a été brûlée. Heu, y a 20 ans. 15-20 ans.

    Un incendie criminel détruit un centre social à Vaulx-en-Velin.

    Un incendie d'origine criminelle a détruit le centre Peyri, l'un des trois centres sociaux de Vaulx-en-Velin, dans la banlieue lyonnaise, pendant la nuit de Noël. Il était environ 23 heures quand les flammes ont embrasé les trente mille ouvrages de la bibliothèque, puis gagné les locaux associatifs déserts à cette heure-là. Selon les analyses techniques ordonnées hier par le parquet, le feu a été provoqué par un liquide inflammable répandu le long des murs. Les dégâts sont estimés à 4,5 millions de francs. Le procureur de la République de Lyon a ouvert hier une information contre X... pour «incendie volontaire». Régis Guyot, préfet de police délégué à la sécurité, a assuré que le centre social sera reconstruit au plus vite: «Vaulx-en-Velin, l'ensemble des partenaires sociaux et l'État ne se laisseront pas arrêter par ce genre de geste», a-t-il affirmé.

    Extrait de : Libération du 27 décembre 1995

    A propos du nom des écoles

    M.D-P : D'accord. Et alors du coup vous aviez des frères et sœurs aussi vous disiez ?

    MARCEL :Oui alors, mes sœurs allaient dans l'école, sur Villeurbanne. Et tous les garçons, on était là. Et je vous dis on était nombreux : les dix classes étaient occupées. Parce que la maternelle existait pas, mais ils prenaient les enfants assez petits. Est-ce que l'usine payait quelque chose à la commune je ne sais pas. Donc sur dix classes, on comptait au minimum quarante par classe, ça faisait quatre cent gosses. C'était important. Voilà. Alors j'ai des photos d'époque. Voyez.

    Souvenir scolaire : écoles de La Poudrette à Vaulx-en-Velin. Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    Souvenir scolaire : écoles de La Poudrette à Vaulx-en-Velin. Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    M.D-P : Alors ça c'est une photo des élèves de cette classe alors ?

    MARCEL :Oui. Alors cette école s'appelait l'école La Fontaine. Pour les garçons. Et pour les filles, elle s'appelait Jeanne d'Arc. Et dans les années 50 elle est devenue Claude Kogan. Vous connaissez ? Une alpiniste française qui était une des premières à faire l'Everest, Claude Kogan. Voilà. Mais au départ c'était Jeanne d'Arc. Pourquoi Jeanne d'Arc ? Parce que, bon, ils étaient d'obédience catholique, les Gillet [note]. D'ailleurs le curé était payé par l'usine, logé par l'usine ainsi que des sœurs, mais les sœurs elles rendaient beaucoup service. À l'infirmerie, au point de vue social...

    M.D-P : Ça c'est 40-41.

    MARCEL :Il doit y avoir au moins mes frères. Peut-être. Là y a tous les Dutremble... Mmmh. Non, je vois pas mes frères là-dessus.

    LYDIA :Mais toi, toi tu étais en quelle année ?

    MARCEL :Non, non plus, 41-42-43, j'étais à l'hôpital, j'avais des gros problèmes de santé. Non, je me vois pas là-dessus... Alors ils ont marqué : « école La Poudrette ». C'est pas bien, ils auraient pu mettre…

    LYDIA :Mais ils l'appellent école La Poudrette.

    MARCEL :Ils auraient pu mettre : « école La Fontaine ».

    M.D-P :Sur toutes les cartes ils marquent La Poudrette.

    MARCEL :À l'époque ça se faisait pas.

    M.D-P : Et pourquoi y avait ces deux noms alors, c'est…

    MARCEL :Bah si, est-ce que ça a été baptisé à… Non pourtant non. Mais enfin je sais pas, est-ce que le photographe, le directeur il avait pas… il avait pas surveillé.

    LYDIA :Au début sur les cartes postales c'est marqué La Poudrette.

    MARCEL :Oui. Voyez on avait tous des petites têtes de bagnards à l'époque.

    L’arrivée à l’usine

    M.D-P : Et alors du coup votre famille est arrivée…

    MARCEL :Alors voilà, alors mon père est né en 1901, ma mère en 1903, et ils étaient..., mon père est ouvrier agricole en Saône-et-Loire. À Cortevaix exactement. Et puis, bon, ils se sont mariés, ils ont eu une fille en 24 et mon père avait trouvé du travail à Cluny, dans une petite entreprise qui existe toujours d'ailleurs - j’ai même travaillé pour eux, je m'en rappelle, une usine d'emballages. Ils faisaient surtout les boîtes de peinture. Et puis un beau jour, il y avait aussi le frère à ma mère qui était là, il y avait une affiche - parce qu'ils ont démarré comme ça, l'entreprise, pour récupérer du monde dans les campagnes françaises -, ils ont mis une affiche à la mairie comme quoi à tel endroit il se construisait une usine et qu'ils allaient avoir besoin d’ouvriers. Alors bien sûr, ils se sont inscrits et puis l'usine a été les voir, je pense, parce qu’il y avait ni téléphone ni rien à l'époque ; et puis un beau jour on leur a mis à disposition un wagon de chemins de fer de bestiaux, voyez, les 40 tonnes/10 chevaux enfin, vous avez pas connu, vous, et ils ont mis leur table, le peu qu'ils avaient de mobilier, et puis, petite anecdote : mon oncle, lui, qui était un peu plus terre à terre, il a été dans son cellier, de sa grand-mère, il a récupéré des fagots de fascine [note]. Vous connaissez la fascine ? C'est le sarment d'essai qu'on coupe pour faire des fagots, et ils en avaient ramené la moitié du wagon parce qu'il s'est dit : « va falloir faire du feu, comment on va faire ? ». Alors donc ce train se met en route et il est arrivé à Villeurbanne. A Villeurbanne ils ont pris la ligne de l'est et ils sont rentrés dans l'usine. Parce que la voie ferrée, ils avaient fait des bifurcations et elle rentrait dans l'usine. Là, les attendait un cocher, un cheval, avec un tombereau. Ils ont mis leurs affaires sur le tombereau et puis ils les ont emmenés à la cité TASE. À la petite Cité. Et puis c'était tout vide, ça c'était en 1926. Et l'usine, elle commençait à peine à peine à tourner, quoi. Et là, il se baladait avec sa femme, il lui dit « choisissez la maison que vous voulez » ; c'était tout vide ! Voyez, donc à l'époque, y avait pas de gros problèmes de logement. Ils ont choisi, tiens, sur l'avenue Alfred de Musset au 36 – il y a un Monsieur de Souzan, maintenant, qui y habite ; je sais pas si tu le connais. Donc, ils sont arrivés là et puis, mon père le lendemain, il était au boulot hein, naturellement : travail de main d'œuvre, hein. Il a travaillé à la porte de bois... La fabrication de la viscose. Puis après, à partir des années 40 et quelques, il a été magasinier, tailleur magasinier. Il livrait les balles de soie, vous savez qui passaient... La soie était dans des grandes balles, grosses comme la table, et, à l'époque, c'était même - moi je l'ai vu - des chevaux avec des chars qui emmenaient ce matériel à la Part-Dieu, pour y charger dans les wagons et ainsi de suite. Donc ils ont fait dix enfants, mes parents. Donc la première en 24, la dernière en 42 ; alors vous voyez c'est… voilà. Alors quand ils sont arrivés - bon je vous le dis tout de suite ils vivaient à Cortevaix dans un misérable village où il y avait ni eau, ni électricité. Où ils étaient dans une espèce de trois… deux pièces, pas trois ! Avec de la terre battue. Dans le coin il y avait un âtre, vous savez avec le crochet pour monter la gamelle, et ma mère, pendant deux ans, elle avait vécu là-dedans. Quand elle est arrivée à la cité TASE, elle avait de l'eau courante, de l'électricité, un WC, une cuisinière fournie par l'usine, et un tombereau de charbon dans la cave, livré par l'usine. Bon, le charbon était pas gratuit, tous les mois on le retenait sur la paye mais voyez au moins ils avaient de quoi faire du feu. Parce qu'il fallait allumer le feu tous les jours à l'époque, hein, même en plein été, alors la corvée, nous, les enfants, c'était de casser du bois… hein t'as connu ça, toi aussi ?

    LYDIA :Hum, non, moi je cassais rien. [rires]

    MARCEL :Toutes ces petites maisons avaient un jardinet, avec un poulailler, un poulailler et deux arbres fruitiers plantés par l'usine. Un pêcher et un cerisier, dans toutes les parcelles. L'eau était gratuite. Parce que l'usine, - voyez où y a les ateliers du métro ? - c'était une immense carrière, d'ailleurs ils avaient pioché dans cette carrière pour faire l'usine et les cités, ça faisait un trou énorme hein, qui allait du chemin de la Poudrette jusqu'à l'avenue Roger Salengro, voyez. Ça fait près d'un kilomètre, et c'était creusé à - je sais pas - 25-30 mètres de profondeur. Et au fond y avait des pompes, qui alimentaient le château d'eau de l'usine, qui existe toujours. Vous êtes passés là-bas dans le coin ? Donc l'eau était fournie gratuitement aux cités. Alors j’vous dis qu'on s'en privait pas ! Mon père, son petit litre de pinard, il faisait couler l'eau fraîche dessus, parce qu'il y avait pas de frigo, bien sûr. Voilà. Et on a vécu comme ceci, jusqu'au... enfin moi je suis parti en 53 de là-bas. Oui donc, voilà. Mes sœurs aînés se sont mariées, moi je me suis marié très jeune aussi, et je suis parti à Bron et je suis revenu tout de suite après.

    Biographie : Mr Prost et ses frères et sœurs

    M.D-P : Et vous vous y avez travaillé ?

    MARCEL :Non, justement. Mes frères, ils ont pas trop voulu aller à l'école. Moi, bon, c'est pas que ça m'intéressait trop, mais bon, j'ai fait un centre d'apprentissage où j'ai passé un CAP de tendeur-ajusteur et, bon, j'ai travaillé dans la métallurgie. Donc je n’ai pas travaillé à [l’usine]. Alors que tous mes frères et sœurs... - tu les as connus ?

    LYDIA :Oui, oui

    MARCEL :...ont travaillé à l'usine. Alors j'ai deux frères qui ont été repérés par Mme Maccary, Maccary qui est chef du laboratoire. Elle s'est dit : « Ils sont pas trop bêtes », elle les a fait rentrer au laboratoire. Ils sont devenus chimistes. À l'usine, hein. Bon : chimistes maison. Et puis un autre, André, qui est devenu un peu chef d'entretien. T'as connu aussi ?

    LYDIA :Oui, oui, c'est vrai.

    MARCEL :Autrement mes deux sœurs, avant de se marier, elles travaillaient dans les ateliers : moulinage, tous ces trucs-là. Et mon plus jeune frère, lui, est rentré un peu plus tard, et voilà. Jusqu'à la fermeture de l'usine. Puisqu'après il a été embauché aux TCL quand l'usine a fermé.

    LYDIA :Le tien aussi ?

    MARCEL :Jean-Claude, le dernier. Celui qu'on voit sur la photo.

    LYDIA :Comme Christian Trouba, alors !

    L’usine de fil

    M.D-P : Alors [vos soeurs] faisaient quoi exactement [dans les ateliers où elles travaillaient]?

    MARCEL :Elles attachaient les fils quand ils passaient, ainsi de suite…

    M.D-P : Oui… Ah oui, les fils…

    MARCEL :Oui parce qu'ils fabriquaient du fil vous voyez, ils fabriquaient pas du tissu, hein !

    LYDIA :Oui. Les filatures.

    MARCEL :Alors, il y a une sombre histoire, et là, j'ai pas pu en avoir confirmation. C'est pour ça qu'ils ont été embêtés après la guerre d'ailleurs, les Gillet : ils auraient fabriqué clandestinement de la toile à parachute pour les allemands. Très très fine, c'étaient les seuls à les faire en France. J'en ai parlé et c'est pas facile à prouver. Parce qu'ils ont tout planqué, ils ont vraiment… Autrement ils faisaient que du fil. Que du fil, que du fil. Et puis les dernières années quand ça a été Rhône-Poulenc, ils ont fait surtout du fil Nylon, et pour les vêtements, et surtout du fil pneu. Voyez, là, pour faire le treillage des pneus, à l'intérieur. Et là il paraît qu'ils ont ramassé des fortunes et des fortunes avec ce fil pneu.

    LYDIA :D'accord. Et vos sœurs étaient dans, dans cette partie-là de l'usine ?

    MARCEL :Voilà. Alors ces gens ils racontent un peu tous ces problèmes techniques qu'il y a eu, et puis à la fin, vous avez les noms de pas mal de gens qui ont travaillé. Voilà.

    LYDIA :D'accord. Et vos frères avaient travaillé dans quel… secteur… dans l'usine ?

    MARCEL :Et ben, au, au départ ils rentraient surtout... ils avaient 15 ans, 16 ans, mon frère aîné est rentré comme coursier, c’est à dire il était au poste des gardes et y avait pas de téléphone donc dès qu'il y avait une communication à apporter à un ingénieur ou autre, il avait sa petite lettre … voilà. Hein. On appelait ça des coursiers. Il était au service du chef du personnel, ils étaient 3 ou 4 jeunes. Et puis après il est passé à la caisserie, et puis un beau jour Madame Maccary l'a repéré- je pense qu'elle connaissait mon père peut-être, je ne sais pas – et qu'elle l'a fait passer au laboratoire. Donc j'ai deux frères qui ont suivi ce même cursus. Voilà. Autrement, je vous dis, mes sœurs elles travaillaient dans les ateliers, moulinage, dévidage…

    La vie aux Petites Cités

    MARCEL :Bon, qu'est-ce que je pourrais vous dire pour la Cité ? Alors la vie : la vie, comme je vous dis, on vivait en autarcie, donc, c'était le catéchisme, la messe le dimanche... Si on n'y allait pas, le curé allait se plaindre au chef du personnel qui convoquait le papa : « Comment ça se fait, ton fils a pas été à la messe ? » Vous vous rendez compte… Pourtant c’est pas vieux, hein ! Voilà ça se passait comme ça. La communion... Enfin, c’était des choses, hein !

    M.D-P : Et vous, vous alliez à chaque fois à la messe ?

    MARCEL :Ah oui !

    LYDIA :Les petites Cités allaient beaucoup à la messe, oui. Les Petites Cités, oui. Les Grandes Cités, non. Les Grandes Cités, y avait tous les syndicalistes.

    MARCEL :Si on voulait pas recevoir une correction par le papa. C'était comme ça. On faisait une sottise à la Cité, on montait sur les barrières, le chef de garde… Ah oui, faut que je vous parle du chef de garde. Donc les Gillet, du Nord, ils avaient amené avec eux leur propre garde-champêtre. Qui était habillé à l'époque tout en vert. Comme les eaux et forêts, voyez. Avec des bottes de cuir, là. Monsieur Lambotin. Et il se trimballait dans la Cité et dès qu'il nous voyait faire une sottise… parce qu'il y avait des barrières c'était interdit de monter dessus pour pas les casser. Et si il nous chopait il nous prenait par l'oreille au poste de garde, et il attendait que le paternel il sorte de l'usine et… il nous mettait dans ses mains. Voilà, donc, comment ça se passe. Alors maintenant au point de vue social : il y avait donc une infirmerie, une infirmerie extrêmement moderne avec radiographie, soins gratuits, médecin, donc dès qu'on était malade ma mère elle nous emmenait là et il nous soignait gratuitement. Des bonnes sœurs qui faisaient les soins. Les bobos... On avait plein de bobos parce que, d'une part, on marchait avec des galoches, des espèces de sabots, et les rues étaient pas goudronnées, avec des grosses têtes de chats [note], donc je vous dis pas les chutes quand on jouait entre nous. Donc les genoux, les coudes, c'était toujours râpés. On avait le droit de sortir à la récréation et d'aller se faire soigner gratuitement, dans cette infirmerie. Après ils ont monté ce qu'on a appelé les bains et douches, vous devez avoir une photo Voilà alors là y avait une femme qui s'appelait Chikanov, tu l'as connue ?

    Les douches de l’usine de la TASE à Vaulx-en-Velin. Projet RESPIRA.

    LYDIA :Madame Chikanov. Non, non, non. Moi en plus j'étais aux Grandes Cités.

    MARCEL :Donc là le jeudi après-midi on prenait un ticket au poste de garde et on avait la douche gratuitement. Et à côté alors, ce qu'on appelait le réfectoire, où les ouvriers qui étaient en équipe ou autre soit ils amenaient leur gamelle, soit y avait des repas organisés par… on appelait ça le réfectoire.

    M.D-P : Et alors c'était le jeudi après-midi ?

    MARCEL :Ah la douche, oui, la douche, hein. Pour les enfants, pour les enfants. Bon pour les gens qui étaient en fabrication, y avait quand même des douches à l'intérieur de l'usine. Mais autrement les mamans et autres qui travaillaient pas, y allaient le samedi, elles. Elles avaient le droit le samedi après-midi. Ou dans la semaine quand on était à l'école je me rappelle plus. Peu importe.

    Sur le terrain

    MARCEL :Alors autre chose très importante : le sport. L'usine avait créé le stade. On appelait ça l'US Vaulx, où y a maintenant le stade Aubert - vous connaissez, la salle de basket ? Et là c'était très important. Le sport, toutes les équipes de foot et autre... Et le jeudi, l'usine, avec le curé... Il était payé je pense ; il faisait des centres des séminaristes de Fourvière qui étaient en apprentissage, naturellement, des jeunes gens de 18-19 ans avec un ballon. Alors je vais vous dire, pour nous le ballon c'était… quelque chose, hein ! Autrement on jouait avec des boîtes de conserve ou des boulettes de chiffon, voyez, ce qu'on pouvait faire. Donc, voilà, ils nous tenaient avec ça, y avait 100-150 gosses. Ils appelaient ça le patronage. Et y avait le même truc pour les filles mais alors là c'était les sœurs qui s'en occupaient. Et là, c'était beaucoup plus calme, hein.

    M.D-P : Vous aviez fait des équipes de foot ?

    MARCEL :Voilà ! Et même les instituteurs nous faisaient jouer au foot, donc on jouait en Ufolep [note], et dès qu’on était cadet... Cadet, junior, sénior, vétéran. C'était assez renommé d'ailleurs.

    M.D-P : Il y a pas de photos là ?

    MARCEL :Et justement, voilà. J'ai quelques photos, c'est le basket surtout, mais le foot non. Voyez là les filles du basket mais…

    Tournoi de basket inter-usines à Grenoble, 1958. Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    Tournoi de basket inter-usines à Grenoble, 1958. Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    M.D-P : Alors ces filles du basket, c'est la même période ?

    MARCEL :Oh oui, au début, fin des années 40 hein. Au début des années 50, quoi. Parce que bien sûr, voyez, si vous voulez, les plus vieux, ils avaient, à la fin de la guerre ils avaient 15-16 ans. Voyez les plus vieux. Enfin que j'ai connu, moi. Parce que il y avait des familles, justement j'ai fait une petite liste des noms [Voir liste ci-après], je les ai pas connus parce qu'ils avaient des enfants qui ont pas été à l'école. Et je les ai pas trop connus. M.D-P : D'accord. Et alors le basket c'était ?

    MARCEL :Le basket c'était, ils jouaient avec... Ils étaient très très très costaud, très très costaud, oui, et les tenues à l'époque, c'était pas les tenues de maintenant.

    Équipe féminine de basket (US Vaulx-en-Velin). Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    Tournoi de basket inter-usines à Grenoble, 1958. Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    Tournoi de basket inter-usines à Grenoble, 1958. Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    Équipe féminine de basket (US Vaulx-en-Velin). Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    Équipe féminine de basket (US Vaulx-en-Velin). Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    Équipe féminine de basket (US Vaulx-en-Velin). Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    MARCEL :Voilà, j'en ai même une où j'ai ma belle-sœur là-dessus. Elles sont presque toutes mortes, hein, ces dames-là.

    Union sportive de Vaulx-en-Velin : équipe 1re féminine de basket. Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    MARCEL :Regardez, j'ai ma belle-sœur là en bas, accroupie, qui était mariée avec mon frère aîné.

    M.D-P : Donc ça c'était des photos qui étaient prises par les familles ou c’était un peu des photos officielles, entre guillemets, parce qu’il y a des équipes... ?

    MARCEL :Ben heu disons que celui qui me les a fait passer là, son père aurait été un dirigeant du basket. Monsieur Pluvy. Il a fait beaucoup de..., il a refait le terrain, moi je me rappelle, à la pelle et à la pioche, avec une brouette. Il a refait le terrain de basket pour le rendre imperméable, enfin pas imperméable au contraire, perméable de manière à ce que l'eau s'écoule bien. Il avait fait des petites tribunes. Et son fils m'a fait passer ces photos y a pas très longtemps. Bon, après les guerres, il y a eu le handball. D'ailleurs moi j'ai joué au handball. On se défendait pas mal aussi.

    Organisation des cités

    Cité TASE à Vaulx-en-Velin. Fonds Lyon Figaro, BML, P0740 FIGRP02227 001.

    M.D-P : D'accord. Et ça, c'était en parallèle ? Le foot, le basket, le handball ?

    MARCEL :C'était en parallèle. Alors y avait un soutien de l'usine, je pense, un soutien financier. D'ailleurs les dirigeants bien souvent étaient des gens de l'usine, et puis je pense que dans les déplacements ils devaient être un peu indemnisés. Je pense qu'il y avait une subvention du coup, de l'usine... En parlant de... il y avait aussi un arbre de Noël, après 45, quand ils ont créé les comités d'entreprise, voyez. Qui se faisaient à la Bourse du Travail : l'usine louait des bus des TCL [note], ils venaient nous chercher, toutes les familles, et ils nous emmenaient à la Bourse du Travail.

    M.D-P : D'accord. Donc il y avait quand même toute une organisation pour vivre en autarcie, entre guillemets ?

    MARCEL :Oui, oui. Alors maintenant, pour vivre, l'usine avait installé - ça existe toujours - chemin de la Poudrette, en face la rue Alfred de Musset, y avait donc un Casino, une laiterie et une boucherie. Après, aux Grandes Cités, y a eu une Economique, une boulangerie et une boucherie.

    LYDIA :Oui, y avait la Coop aussi

    MARCEL :Ouais, après. Mais au départ c'était une Économique, hein. Vous savez c'était un groupement de genre Casino. Et puis il y a des indépendants qui se sont montés donc y a une famille qui est venue d'Italie, Boero, qui devait avoir de l'argent, qui a monté une épicerie, un bistrot, et un cinéma.

    Les Loisirs

    L’union Sportive de Vaulx était très prospère. De nombreuses équipes se sont constituées dans le cadre de l’usine. Les familles nombreuses comme les Dutremble et les Bernard faisaient à elles seules pratiquement l’équipe de basket dont le sponsor était bien sûr l’usine.

    Les loisirs étaient nombreux dans cette cité, matchs et rencontres sportives étaient fréquents : foot, basket, handball etc.

    Il y avait aussi l’harmonie créée dès les débuts de l’Usine, qui donnait des concerts de plein air sur la pelouse : c’était une grande distraction du moment

    Un cinéma, un peu comme Cinéma Paradisio, existait. Situé à l’emplacement du restaurant portugais Vittoria, rue Salengro, il s’appelait Le Palace. Il était tenu par un italien, M. Boero : c’était la sortie du samedi soir. Les spectateurs, parfois plusieurs centaines, s’asseyaient sur des caisses de limonade.

    Les séances ont cessé vers 1960. La façade de l’immeuble est toujours percée de la fenêtre de la salle de projection. Au début, dans les années 30, les films étaient muets, une dame russe jouait du piano.

    Extrait de : Histoires de Soie, 1990, p.61

    La population dans les cités

    Quartier de la Garde républicaine mobile, Cité Gillet, à Vaulx-en-Velin. Fonds cartes postales, BML, CPN69120 000011.

    M.D-P : Ça, ça s'est fait plus tard ? Dans les années 40 ?

    MARCEL :Non, à partir… Dans les années 30. Parce que, voyez, les Petites Cités, comme je vous ai dit pour mes parents, ça s'est fait de 25 à 30. Et puis après y est arrivé des italiens, des espagnols, mais qui sont arrivés individuellement. Et là c'était tous des gens, qui étaient plus ou moins chassés par Franco, Mussolini, enfin la guerre d'Espagne vous voyez ?

    LYDIA :Dont mes parents.

    MARCEL :Voilà. Et puis après, il est donc arrivé au moment de Munich, je vous dis, les fameux hongrois. Parce que ça a été, les allemands réclamaient les sudètes [note]. Enfin, y a eu tout un brassage, hein. Alors là, l'usine allait carrément les chercher avec des trains complets. J'ai vu des photos où on les voit, au passage à niveau là-bas avec leurs baluchons, les pauvres. Voyez, ils devaient plier des draps, ils y mettaient le peu d'affaires... Alors les familles, on leur donnait un logement ; autrement y avait des petits logements où on mettait deux ou trois célibataires. Mais là c'était ce qu'ils appelaient les Grandes Cités. Et puis comme ils en avaient fait beaucoup, à partir de 1938, ils ont loué, ou cédé, ou je sais pas, ou réquisitionné, plusieurs bâtiments, pour ce qu'on a appelé les gardes mobiles républicains qui vivaient là-bas. Ils étaient, je sais pas, 150-200, ils avaient une cinquantaine de chevaux. Voilà. Donc ils vivaient avec nous. Contrairement à des idées reçues ça s'est très bien passé. Disons que c’était un peu comme maintenant : maintenant vous avez une manif' à Lyon on fait venir les CRS de Marseille. Pour pas qu'ils soient confrontés à leurs parents ou leurs amis. Donc là, ils faisaient pareil. Donc au cours des grandes grèves de l'usine en 36 et autre, ils sont jamais intervenus. Parce qu’ils allaient ailleurs.

    LYDIA :Est-ce qu'ils les ont fait venir pour ça ? mais je crois pas, hein !

    MARCEL :Non, non ! Pas du tout, puis c'était pas leur intérêt de toute façon. Parce que leurs enfants ils allaient à l'école avec nous, on se connaissait bien et tout, donc… Non, si un jour vous entendez dire qu'il y a eu des frictions, c'est pas vrai.

    LYDIA :Non. Non.

    MARCEL :Y a pas eu de frictions avec ces gardes mobiles. Et après ils sont partis à la Grande Caserne qu'ils ont fait à Bron. Ils sont partis quand ? Dans les années 60-70 ?

    LYDIA :Oui.

    MARCEL :C'est là, vous connaissez la Grande Caserne ?

    LYDIA :Qui a fermé d'ailleurs ! Y a plus de caserne.

    MARCEL :Route de Genas. En face cardio [note]. Ah, d'ailleurs ils sont partis, hein ! C'est désaffecté en ce moment. C'est dommage d'ailleurs, parce que ça fait des tas de logements libres. On sait pas ce qu'ils veulent en faire. Voilà.

    Antagonisme Petite et Grandes Cités ?

    M.D-P : Et vous aviez des copains ?

    MARCEL :Ah, oui, oui ! Ça, je me rappelle de tous leurs noms, d'ailleurs j'ai un petit problème, voilà : soit disant y avait un antagonisme entre les Petites Cités et les Grandes Cités. Alors, de mémoire, j'ai retrouvé une quarantaine de noms,

    Immigrants européens à la Petite Cité, années 20/30, liste établie par Marcel PROST. Projet RESPIRA.

    LYDIA :Oui, oui, oui, mais ça empêche pas hein, on sait tous les noms les uns des autres hein.

    MARCEL :Des russes, des espagnols, des italiens, donc qui vivaient avec nous ! Qui étaient pas des contremaîtres ou des chefs, hein.

    LYDIA :Comme on est en conflit…

    MARCEL :On n'est pas en conflit ! Mais soi-disant qu'y avait une animosité. Alors qu'à l'école…

    LYDIA :Non mais même déjà, comme je disais l'autre jour, dans les cours des Grandes Cités on se mélangeait déjà pas. Y avait plusieurs cours, mais on jouait bien chacun dans sa cour. C'est vrai déjà dans les cours, même dans les cours, on était... on n'allait pas les uns…

    MARCEL :À la Petite Cité c'était pareil : on avait ce qu'on appelait la pelouse, et ben tous les gosses se retrouvaient là, et à la tombée de la nuit on entendait les coups de sifflet des paternels, et tout le monde rentrait. Faut dire qu'il y avait pas de lumière, hein. Y avait pas de lumière dans les rues. Dès qu’il faisait nuit, tout le monde rentrait, et voilà.

    LYDIA :D'ailleurs on a découvert avec stupéfaction qu'il y avait des fêtes aux Petites Cités que nous on connaissait pas. Sur les photos. [rires] C'est vrai on a été étonné : comment ? Y avait des fêtes ?

    M.D-P : Des fêtes où vous n'étiez pas conviés ?

    LYDIA :Peut-être... Ou on savait pas, on n'était pas au courant, ou on n'y allait pas peut-être parce que c'était aux Petites Cités, voilà. Mais y en a deux trois des Grandes Cités qui étaient là-bas, hein !

    M.D-P : Mais alors y avait des… des clans c'est ça ? Entre Grandes Cités et Petites Cités. Enfin peut-être pas des clans...

    LYDIA :Heuuu, pff, c’est ce qui se dit, mais…

    MARCEL :J'ai entendu... Même par une adjointe au maire qui avait fait un discours à propos de ça. Moi je lui avais rentré dedans ! Je lui dis : « écoute, y a jamais eu d'animosité entre... entre les enfants ». Les paternels, j'en sais rien. Mais les enfants, on a jamais eu de problèmes, ni même à l'école de clans ou de…

    La Politique dans les Cités

    LYDIA :Oui mais comme on disait l'autre fois c'est parce que y avait beaucoup plus de gens de gauche dans les Grandes Cités, voilà. Voilà c’est ça, hein.

    MARCEL :Et oui parce que... Quand, je vous dis, mes parents sont arrivés, c'était tout vide à la Petite Cité. Puis bon, ça s'est rempli, fin des années 30.

    LYDIA :Des paysans. Bon, c'est pas pareil.

    MARCEL :Et là, il est arrivé encore beaucoup d'italiens, beaucoup d'espagnols, et ainsi de suite, donc, ils ont été logés. Et ces gens, ils étaient beaucoup plus de gauche que mes parents, cathos de la campagne. Voyez. Alors si vous voulez, la différence, elle s'est faite peut-être un peu là.

    LYDIA :Voilà déjà, pour nous c'était les Grandes Cités, les Petites Cités, et voilà.

    MARCEL :D'ailleurs la première élection municipale en 29, où la municipalité de Vaulx-en-Velin, qui était essentiellement paysanne, est passée à gauche, parti communiste, grâce justement à cette intervention de ces étrangers espagnols ou italiens, qui étaient essentiellement communistes, quoi, pour l'époque.

    M.D-P : Mais attendez, ils avaient le droit de vote ?

    LYDIA :Non.

    MARCEL :Ils l'ont eu très rapidement puisque...

    LYDIA :Non, non, mon père votait pas, non...

    MARCEL :Ils étaient vite passés français à l'époque.

    LYDIA :Oui, ben peut-être certains.

    MARCEL :C'était pas comme maintenant où ça traîne. Et puis malgré tout, même ce qu'on peut appeler les « Gaulois des Petites Cités », y avait quand même des gens de gauche. D'ailleurs, les syndicalistes de 36, Monsieur Vieux et compagnie, Monsieur Rourre - qui était adjoint au maire d'ailleurs -, ils ont été licenciés après, donc, voyez, c'était des bons français !

    LYDIA :Mais nous qui habitions les Grandes Cités... [rires] On revient. C'est qu'encore une fois j'ai vu Christian Bertrand tout à l'heure, avant que je lui en parle, il m'a dit : « Oui, mais nous y avait trois clans. » [rires] Donc ... Mais lui comme il habitait les Petites Cités, il s'en rendait pas compte. Voilà, il avait peut-être pas le même ressenti.

    Jeux d’enfants : Le Quinet, la Paume à l’avantage, la Cavalette

    M.D-P : Et alors ces pelouses là, vous parliez de pelouse, c'était un espace de jeu ?

    MARCEL :Oui alors, les jeux. On jouait à des jeux qui ont complètement disparu, dont un - j'ai peut-être trouvé l'origine - on jouait ce qu'on appelait au « Quinet ». Vous connaissez pas ?

    M.D-P : Comme Edgar ? Quinet ? [rires]

    MARCEL :Le Quinet Alors le Quinet, c'était un manche à balai de cette longueur [montre une longueur de feuille A4 environ], qu'on appointait, qu'on durcissait au feu, voyez, comme faisaient nos ancêtres, et un cercle, et dans ce cercle il y avait un défenseur avec un bâton, alors habillé avec tous les chiffons qu'on trouvait pour se protéger parce que c'était dangereux, alors il le lançait, et l'autre en trois coups de… celui qui attaquait il avait un bâton, il tapait sur la pointe, le Quinet montait, il tapait, pour pouvoir rentrer dans le cercle. Et l'autre fallait qu'il l'empêche de rentrer. Voyez que c'était relativement dangereux. Alors d'où vient ça ? Un jour, je suis tombé, et malheureusement je devrais toujours le faire, j'ai lu un bouquin de Bernard Clavel, vous savez qu'il était de Besançon. Enfin du Jura. Et on a eu une grosse immigration. Ah oui j'oubliais ça aussi. Des gens du Jura qui étaient assez malheureux. Et lui, il parle que, pendant la guerre de 30 ans, les paysans du coin, ils fabriquaient des quilles, pour se défendre. Alors je pense, que ça a pu être.., enfin, c'est mon idée. Alors, on jouait aux billes naturellement, et on jouait surtout ce qu'on appelait à la Paume à l'avantage, alors là il nous fallait une balle : bon, aucun de nous n'avait les moyens de se procurer une balle de tennis. Donc ce qu'on faisait, il existait des terrains de tennis où n'avaient le droit de jouer que les ingénieurs et leurs enfants. Il existe toujours ce terrain. Alors nous le jeudi, par exemple, on allait autour du terrain qui était grillagé, et quand une balle passait derrière, nous on piquait la balle et on se tirait, et cours toujours après ! Et donc voyez ! Et alors là on allait contre un grand mur au stade, et on faisait si vous voulez la Balle au prisonnier, et nous on appelait ça la Paume à l'avantage. Pourquoi ? Je ne sais pas. Voyez. Alors celui qui courait pas assez vite il se prenait une balle de tennis dans les fesses et ça faisait mal, hein ! C'était notre jeu favori.

    M.D-P : Donc ça c'était quand vous étiez enfant ?

    MARCEL :Quand on était enfant. Jusqu'à… Parce que, si vous voulez à l'époque y avait pas de ségrégation entre les petits et les grands. Les petits, 6-7 ans, ils restaient avec les grands de 14 ans, 15 ans, ça gênait pas les grands. Ça se passait bien. Ça c'était un de nos jeux favoris. Et puis qu'est-ce qu'on avait encore ? Oui bon les italiens nous avaient amené aussi un jeu, on appelait ça Cavallette. Alors, y avait le pilier, il se mettait contre l'arbre, avec les mains comme ceci [mains liées paumes vers le haut], et un qui mettait ainsi, baissée, la tête dedans, et on faisait une queue. Et puis l'autre équipe, fallait qu'ils sautent dessus, le plus loin possible pour qu'il y en ait un maximum. Pour que ça s'écroule.

    M.D-P : Alors le Cavallette ?

    MARCEL :Oui voyez, c'était des jeux qu'on s'improvisait. C'était… Bon y avait un autre jeu que des institutrices aimaient moins. À l'époque y avait énormément de hannetons, alors notre astuce, c'était de rattacher les pattes avec un petit fil à coudre, leur tremper le cul dans l'encrier, et de les faire voler dans la classe. [rire] Alors j’aime mieux vous dire que, quand ils tombaient sur le cahier de la maîtresse... ça grognait. M'enfin voyez, les jeux qu'on pouvait avoir. Quand y avait du vent on faisait des cerfs-volants. On se débrouillait, on allait chercher des bouts de bois qu'on taillait, des bouts de roseau dans les îles – oui, parce que chaque fois qu'on pouvait on allait au vieux Rhône : se baigner, et ainsi de suite.

    Familles étrangères aux Petites Cités

    [à propos de la liste déjà citée – mettre en rapport]

    Immigrants européens à la Petite Cité, années 20/30, liste établie par Marcel PROST. Projet RESPIRA.

    M.D-P : Et alors vous avez fait cette liste, ça ce sont des personnes…

    MARCEL :Non ça c'était pour mes copines ça ! Dans les Petites Cités, elles pensaient qu’il y avait que des gens comme mon père qui sont arrivés de Saône-et-Loire ou autre, de Besançon, et puis non : ça ce sont tous des prénoms italiens ou espagnols ! Enfin des noms, par exemple... C'est tout des familles..., et qui avaient des fois 3,4,5 enfants !

    M.D-P : Que vous connaissiez ?

    MARCEL :Qu'on connaît, oui j'ai été à l'école avec leurs enfants !

    M.D-P : Des amis à vous ?

    MARCEL :Voilà, donc mes voisins, Monsieur Lazarotto... On était en maison mitoyenne, parce que vous savez y avait des maisons à 4 logements, puis y avait des maisons pointues, voilà où on était les uns…

    M.D-P : Ah oui d'accord, d'accord. Donc des gens avec qui vous jouiez ?

    MARCEL :Oui, oui ! Exactement, oui. Tous ceux qui sont là, j'ai tout connu. Voilà. Parce que comme je vous dis, à partir de 6-7 ans, dès l'instant que les parents nous lâchaient un peu, on allait avec les grands. Et les grands nous rejetaient pas.

    Les débuts à l’usine

    M.D-P : Et après ils commençaient à travailler à partir de quel âge ?

    MARCEL :À 14 ans. Tous mes frères commençaient à 14 ans. 14, 15 ans, c'était le lot, hein. Je crois qu'à l'usine ils prenaient pas avant 15 ans, mais il existait l'usine La Perle, là, je sais pas si vous avez entendu parler ? Et donc cette usine, La Perle, c'est le Fabi Salvadori, qui était venu d'Italie, et qui fabriquait des perles. Et là ils embauchaient les gamins sans problème, à 14 ans, voyez. Autrement y avait des tas de petites entreprises. Et à 15 ans ils rentraient à l'usine.

    LYDIA :La Perle, c'était quelque chose…

    MARCEL :Et mes deux sœurs à 15 ans et un jour elles se sont retrouvées… Puis je vous dis y avait cette fameuse école Jeanne d' Arc où il y avait une centaine de jeunes filles qu’ils allaient les chercher à la campagne à partir de 14 ans et elles travaillaient, en équipe, naturellement, et les sœurs leurs donnaient de l'instruction : apprendre à lire, à écrire, à compter... Celles qui voulaient, elles pouvaient placer leur pécule de manière à ce que, le jour où elles se mariaient, elles avaient une petite dot, et ainsi de suite. D'ailleurs, j'ai un de mes camarades, sa maman a vécu là-bas avant de se marier. Alors, c'est - le papier que j'ai - il est de Madame Angeli. C'était une dame qui était arrivée de Haute-Loire je crois, vous vous rendez compte ? Ils allaient loin, les chercher. À 14 ans. Elles avaient de jolies petites chambres, j'ai des photos.

    [usine la perle et intèrieur des chambres et foyer exterieur cf tablette mme LP]

    Les débuts de Mr Prost

    Vue aérienne, Unités de construction Bron-Parilly. Fonds Georges Vermard, BML, P0702 B04 16 243 00001.

    M.D-P : Et alors, vous, vous avez pas travaillé à 14 ans ?

    MARCEL :Et non, parce que moi à 14 ans, je suis entré... Ils avaient monté pendant la guerre un centre d'apprentissage rue Dedieu, c'est maintenant devenu l'IUT. Vous connaissez l’IUT, rue de France non ? À Villeurbanne.

    M.D-P : Non.

    MARCEL :Et c'était une usine de textile désaffectée, et puis ils ont récupérée les masses. Et moi je suis rentré, comme apprenti, et puis comme c'était en 49-50, il fallait des bras. Ils m'ont fait passer mon CAP au bout de deux ans, ce qui était à peu près bon, et je me suis retrouvé dans l'industrie. À 16 ans - même pas : 15 ans et demi -, je me suis retrouvé à faire dix heures par jour, et cinq heures le samedi. Vous vous rendez compte ? À l'époque.

    M.D-P : D'accord. Et après vous êtes parti à Bron, c'est ça ?

    MARCEL :Alors, je me suis marié avec une brondillante [note], que, par inadvertance, j'ai été la chercher à Paris : on s'est retrouvé dans une manifestation, et puis voilà, on s'est marié. Et donc, j'ai vécu à Bron un peu, dans les UC, à Parilly. Et puis après je suis revenu à Vaulx-en-Velin, dès que j'ai pu. Voilà.

    L’urbanisation s’intensifie en France dès les années 1950

    Bron, qui ne comptait alors que 9000 habitants va se doter de 2600 nouveaux logements dans le quartier de Parilly : les UC ou unités de construction. René Gagès se voit confier la mission de coordination générale et le poste d’architecte en chef pour la réalisation des UC. Le chantier commence en 1954 pour s’achever en 1957. La « Cité de l’an 2000 » subit sa première fracture avec l’arrivée de l’autoroute au début des années 70.

    Aujourd’hui, et après 10 ans de réhabilitation, Parilly a changé de visage avec la reconstruction-démolition d’une partie de l’UC 6a, de l'UC7 et la construction du nouveau collège Théodore-Monod et du gymnase Antoine-Muguet.

    Extrait de : Site de la ville de Bron

    J-M.R :D'accord. Dans la cité ?

    MARCEL :Non. Sur le village.

    J-M.R :D'accord. C'est-à-dire dès que vous étiez à la retraite : c'est ça qu'il faut entendre ?

    MARCEL :Pardon ?

    J-M.R :« Dès que j'ai pu ». Enfin dès que... ? Vous voulez dire que c'est au moment de la retraite ?

    MARCEL :Ah non bien avant ! Je suis resté 4-5 ans à Bron. Je suis revenu dès que j'ai pu. Parce que pour trouver un logement, on a vécu pendant 3-4 ans chez les beaux-parents, hein. Parce qu'à l'époque, c'était impossible de se loger.

    LYDIA :C'était difficile, hein !

    MARCEL :On se mariait, on restait... si les parents pouvaient vous accepter. Bon, c'était pas facile, mais c'était comme ça après tout. On n’en est pas mort.

    La belle-soeur de Mr Prost

    M.D-P : D'accord. Et, y a une photo vous disiez qu'il y avait votre belle-sœur ? Alors, je sais plus laquelle c'est ?

    MARCEL :La Marcelle…

    LYDIA :C'était une photo qui représente... elles étaient en groupe non ? [elle cherche la photo]

    M.D-P : Et vous faisiez partie de l'équipe de basket aussi ?

    LYDIA :Non, pas du tout. Pas du tout sportive, moi. [rires]

    M.D-P : Vous aviez des jeux aussi, un peu comme eux ?

    LYDIA :Heu, non. On faisait des cabanes... heu non, pas ces jeux là, moi. Comme quoi, on était vraiment différent (rires).

    MARCEL :Bah non, je la vois plus.

    LYDIA :Ah ben la voilà !

    Union sportive de Vaulx-en-Velin : équipe 1re féminine de basket. Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    MARCEL :Elle est accroupie là [en bas à gauche].

    M.D-P : Et alors du coup, ça c'était en quelle année alors toujours pareil ?

    MARCEL :Ça, ça devait être... en quelle année ? Elle avait 17-18 ans, ça devait être en 50, ça. 49-50. Y a rien de marqué ? Qu'est-ce qu'il a marqué ?

    J-M.R :« Equipe première féminine sur le terrain de Vaulx. »

    MARCEL :Il a pas mis la date, là, le copain ?

    J-M.R :Non. Y a un point d'interrogation sur le ou la 7ème.

    MARCEL :Ça c'est ce monsieur qui m'a envoyé la photo. Roger Puvy. [à gauche]

    Tournoi de basket inter-usines à Grenoble (Isère). Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    J-M.R :Ça c'est le père de...

    MARCEL :Non, non : c'est le fils.

    J-M.R :Ah c’est le fils en question : Qui est encore aujourd'hui de ce monde et qui est… ?

    MARCEL :Il est encore de ce monde.

    LYDIA :Il connaît bien…

    MARCEL :Voilà. Donc son père, le voilà. [à droite]

    Tournoi de basket inter-usines à Grenoble (Isère). Fonds Vos Photos, Projet RESPIRA.

    MARCEL :Ça été celui qui a œuvré énormément, vous voyez, il avait même fait les petites cabanes pour les... vous savez, quand ça a commencé le pointage, vous savez, le basket, c'est pas venu... hein, moi je les ai vus jouer sur des terrains en mâchefer, ainsi de suite et… Après y avait qu'un seul arbitre, après on en a mis deux, après on en a mis trois, on a mis une équipe de pointage. Vous savez, ça s'est pas fait tout de suite tout de suite.

    Les Vietnamiens des Cités

    Les Indochinois

    La France alors puissance coloniale était installé en Indochine (aujourd’hui Viet-nam).

    Lors des conflits les forces coloniales venaient combattre. Les Indochinois étaient arrivés en 1939 et 1940. Ils furent démobilisés à l’armistice, mais gardèrent un statut semi-militaire. Une importante colonie masculine est venue s’installer dans le quartier où l’usine avait toujours besoin de main d’œuvre. Une cité de petites maisons légères fut construite le long de l’actuelle avenue Franklin Roosevelt à la limite de Décines et de Vaulx. On appelait d’ailleurs cet endroit « le quartier des Indochinois »... Ces maisons furent détruites en 1971/1972 : c’est une partie de la nouvelle zone industrielle qui les a remplacées.

    Le siège du cantonnement de ces Indochinois était situé chemin de la Poudrette où résidait l’interprète du groupe : M. N’Guyen qui épousa une Française. Cette dame, veuve maintenant, habite toujours dans la cité.

    Extrait de : Histoires de Soie, 1990, p.58

    MARCEL :Alors qu'est-ce qui nous est arrivé après ? À partir de 1938, avec les prémisses de la guerre, ils se sont dit : « Il va nous falloir de la main d'œuvre. » Alors on a refait comme en 14, et on a récupéré des vietnamiens, dont, ce Monsieur-là qui a écrit ce livre [note] - marié avec une de mes camarades, d'ailleurs. Et on leur a monté des petites maisons, elles existent toujours, chemin de la Poudrette. Justement à l'angle de la rue qui va à cette fameuse école Jeanne D’arc, là-bas.

    LYDIA :Nous on allait à la maternelle là-bas. Dans les années 50.

    MARCEL :Et on les a fait venir, on les a réquisitionnés. Ils avaient un statut de militaires. Ils étaient encadrés par des officiers. Avec lever aux couleurs tous les jours, ils couchaient sur des châlits [note]; ils étaient une vingtaine par [maison]. Et ils travaillaient donc à l'usine, naturellement. Et là, ils sont restés jusqu'en - je sais pas - 48-49. Et toujours avec la présence des officiers. Alors le scandale - d'ailleurs il le dit dans le livre -, leur pécule, soi-disant que les employeurs leurs versaient, était récupéré par l'armée et soi-disant versé sur un compte d'épargne. Cette épargne, ils l'ont jamais vu. Où est passé l'argent, ils le savent pas. Enfin voilà, peu importe. Voilà, alors donc il a écrit ses mémoires.

    M.D-P : D'accord. C'est quelqu'un que vous avez connu ?

    MARCEL :Oui. Il est marié avec une de mes camarades d'ailleurs. Avec Denise Reynier. De la Grande Cité. Alors comment ça s'est fini ? Ils en avaient vraiment ras-le-bol, et en, je crois que c'est en 48.... Tous les matins : montée aux couleurs, avec le rapport... alors qu’ils étaient six milles, hein. Et à un moment donné, dès que le drapeau français était monté, tout le monde foutait le camp, ils baissaient le drapeau français et ils mettaient le drapeau vietnamien. Rouge à étoile. Alors après, ils ont mis les CRS pour les interdire. Alors ce qu'ils ont fait - j'ai assisté - ils ont coupé le mat. Comme ça, ça a été fini, le lever aux couleurs. Mais c'est vrai qu'ils ont été exploités, c'est pas possible. Voilà. Alors on a deux jeunes filles de la Petite Cité, donc : Mathilde Galard [note] et Denise Reynier, qui, du coup, bah c'est des types qui avaient quand même dix ans de plus mais ils ont fait souche en France. Voilà.

    M.D-P : Et du coup vous avez son livre ?

    MARCEL :Voilà, oui. Il me l'a dédicacé d'ailleurs. Voilà. Bon, cet homme, il a maintenant... il est de 1919. Ça fait 80, il a 96 ans. Moi je l'ai vu sur un fauteuil la dernière fois.

    M.D-P : D'accord. Donc c'est quelque chose qui est important quand même, il est dédicacé ?

    MARCEL :Oui… Alors ils ont essaimé un peu, ils sont arrivés à Marseille. Pour certains la guerre s'est finie pendant le voyage. Et ils ont été mis dans les entreprises, surtout dans les bois à droite à gauche, et certains en Camargue, d'où l'origine du riz.

    M.D-P : Ah bon ?

    MARCEL :Et dernièrement - je sais pas si vous avez écouté – il y a eu un reportage. Sur les rizières. Il y a des riziculteurs français qui ont nié que c'était les vietnamiens qui avaient apporté. Alors que, y a des photos de l'époque. Alors ils ont même juré : « non, non, mais ce film il a été tourné en Italie ». Alors que les journalistes, pas bêtes, ils ont retrouvé la ferme où c'était tourné. Vous vous rendez compte ? Ils étaient encore deux, des types de de mon âge à peu près, qui niaient que c'était les vietnamiens. Parce que les premiers, ils avaient faim naturellement et Ils ont vu un pré qui était inondé souvent, en Camargue. Et ils ont demandé s’ils pouvaient l'utiliser pour eux. Ils ont commencé à planter du riz et c'est parti comme ça. Voyez l'histoire comme… et maintenant on en fait des tonnes. Et c'était tout fait à la main au début. Et c'est eux qu'auraient appris aux paysans français comment on plantait le riz, hein. Voilà. Donc il le raconte un peu, lui.

    Le bus

    Vaulx-en-Velin, cité TASE – Les maisons ouvrières, in : La viscose à Vaulx-en-Velin : 1924-1980, 1999. Projet RESPIRA.

    LYDIA :[elle feuillette La Viscose à Vaulx en Velin [note]] Et ça c'était l'usine ici…

    MARCEL :Oui c'était le rond-point devant les grands bureaux.

    M.D-P : Et alors là, c'est le…

    MARCEL :C'était la… maintenant c'est l'avenue Bataillon Carmagnole ils ont ouvert une rue mais c'était fermé hein. On pouvait pas rentrer dedans.

    M.D-P : Qu'est-ce que c'est ?

    MARCEL :Ça c'était un rond-point. Parce que, j'ai oublié de vous dire, y avait aussi les employés d'un certain rang. Ils habitaient Lyon et il y avait deux bus, qui appartenaient à l'usine qui allaient les chercher tous les matins et qui les ramenaient le soir. D'ailleurs moi le matin, ils partaient à vide, et on était une dizaine à aller à l'école en ville ; on en profitait : on avait le droit de prendre le bus. Donc j'allais [en bus]. J'avais cet avantage, moi : j'avais pas besoin d'aller chercher le tram au Carré de Soie. Je montais dans le bus le matin, et le soir il me reprenait. Comme tous ceux qui allaient à l'école, soit à la Martinière, Lycée du Parc, voilà. Ou à l'école des métiers, comme moi. Et y avait donc deux bus. Ils allaient chercher, je sais pas, quarante, soixante employés, qui travaillaient, ce qu'on appelle les Grands Bureaux qui existent toujours. Vous savez maintenant…

    L’église et le presbytère

    Eglise Saint Joseph (la Poudrette), cité ouvrière TASE. Fonds Vos Photos, Nicolas Daum, 2015.

    L’église de la Petite Cité, in : La viscose à Vaulx-en-Velin : 1924-1980, 1999. Projet RESPIRA .

    M.D-P : Et cette église en bois, pardon, c'était l'église où vous alliez ?

    MARCEL :Oui.

    M.D-P : Il fallait y aller le dimanche non ?

    MARCEL :Ah oui !

    M.D-P : Comme vous disiez tout à l'heure. C'était celle-ci, en bois ?

    MARCEL :Ah oui, oui. Et le jeudi matin au catéchisme. Mais alors j'ai des petits copains, dont Rigaldo - T'as connu non ?

    LYDIA :Oui ! Il y allait Rigaldo ?

    MARCEL :Ses parents étaient anticlérical. Il voulait pas aller au catéchisme, ben il a fait sa communion avec moi, hein ! Il a été obligé, autrement ils viraient le vieux.

    LYDIA :Oui, bah, justement Rigaldo c'était mon voisin moi ! [rires] Oui, voilà, c'est ça, hein. Bon, nous on a eu de la chance quelques années après…

    MARCEL :Rigaldo, Camarost, tout ça.

    LYDIA :...quelques années après, de pouvoir faire un choix, quoi.

    Le presbytère de la Petite Cité, in : La viscose à Vaulx-en-Velin : 1924-1980, 1999. Projet RESPIRA.

    M.D-P : Et y a un presbytère sur la même page que l'église ?

    MARCEL :Il habitait justement cette petite maison là. Vous avez vu il avait une jolie petite villa, le curé. Voilà. Il habitait une maison comme ça. Avec chauffage central, hein ! C'était ce qu'on appelait le quartier des tennis.

    LYDIA :Bah voilà, c'est ce que je connaissais, oui.

    MARCEL :Il devait y avoir 6-7 maisons comme ça. Où il y avait le directeur des garçons, la directrice des filles, Madame La Phuong...

    Le curé de la Cité

    MARCEL :Y avait notre Présidente, c'était Madame Monique Martin. Vous avez peut-être entendu ?

    LYDIA :... qui est décédée l'année dernière.

    MARCEL :Qui nous tenait notre association à bout de bras. On l'a perdue l'année dernière et depuis on est…

    LYDIA :...un petit peu perdus, hein.

    MARCEL :C'est pas facile. Parce qu'elle menait la chose à bout de bras, c'était une femme formidable. C'était une amie à ma femme d'ailleurs, à l'époque.

    LYDIA :[Lydia Pena évoque une série de photos numérisées retrouvées sur des CD, attribuées au curé de l’époque ] Alors là, c'est un membre de l'association, c'est Santès. Le curé a dû lui donner à lui. Maintenant le nom du curé, faut qu'on demande à Santès. Le nom du curé. Et il les a données à Santès, qui nous les a laissées.

    M.D-P : Le curé d'où ?

    MARCEL :Le curé de la Cité, alors... Peut-être Teissier.

    LYDIA :C'est Durieux ou Teissier ?

    MARCEL :Peut-être Teissier. Parce qu’y a beaucoup de vues qui sont prises de l'église…

    LYDIA :De la nouvelle église ? Enfin de la nouvelle église ! C'était pas une église au départ, hein. Ils voulaient faire une salle des fêtes. Donc comme je vous disais, cette fameuse église en bois, c'est dommage…

    MARCEL :Alors le curé. Le curé, il avait une grande influence. Naturellement. Il était payé par l'usine. Tous les mois, on le voyait aller chercher sa paie. Il était logé par l'usine. Une très grande influence. Alors bon c'est vrai que, moi, quand j'ai commencé, on appelait ça les paternalistes. J'en ai parlé à ma mère, mais pour elle, malgré tout, ça a été une évolution sociale presque… inespérée. Regardez, moi à 20 ans, j'avais des copains qu'habitaient Lyon. J'ai été les voir ; ils avaient encore le robinet sur le balcon et les WC en bas. En plein Lyon hein ! Alors que nous avant de partir en 1926, à la Cité on avait tout : on avait nos WC, on n'avait pas la douche mais enfin on avait, je vous dis, les douches de l'usine, gratuitement, voyez. Alors bon, les salaires à l'époque étaient sûrement pas terribles, parce qu’ils les tenaient avec les logements. Et le gros problème, c'est que, dès que la personne mourrait ou partait à la retraite, pour toute la famille, c'était le déménagement. Et puis bon, moi je sais que mes parents, ils ont tenu le coup dix-huit mois, et puis il a fallu partir, quoi ! Quand le père il a arrêté de travailler.

    Les triporteurs

    M.D-P : Et finalement cette maison où vous avez grandi elle y est toujours ?

    MARCEL :Oui, elles sont là. Elle est toujours occupée.

    LYDIA :Autant ils avaient démoli l'autre côté…

    MARCEL :Et j'ai encore... j'ai deux sœurs, un frère, j’ai trois-quatre nièces qui habitent là-bas... Toutes les décennies les maisons étaient repeintes. Tout l'entretien était fait par l'usine, hein.

    LYDIA :Alors justement, je me souvenais. J'ai demandé à Christian Trouba si il avait pas une photo de son père [Fifi Trouba] avec le triporteur. Parce que le service entretien se faisait avec des triporteurs. Donc ils venaient dans les appartements si on avait une fuite d'eau … Je sais pas combien de gars il devait y avoir pour l'entretien alors. Combien de gars il y avait ? Je sais plus.

    MARCEL :Ben y avait un garage, voyez où y a le dépôt du TCL, chemin de la Poudrette.

    LYDIA :Il y avait Martinez.

    MARCEL :C'était le garage de l'usine, alors là il y avait même une immense fosse pour réparer les camions, les bus, y avait les voitures des patrons et y avait aussi, ils avaient fait des garages pour certains particuliers. Enfin personne avait des voitures à l'époque, à part le curé.

    LYDIA :C'est vrai, c'est vrai que c'était sympa de les voir arriver avec leurs triporteurs. Il a pas de photos de son père avec le triporteur bien sûr ! C'est normal hein !

    MARCEL :Ben oui il se promenait avec son triporteur. Parce qu'au début, c'était le père Brugui : il avait qu'une brouette ! Et après les triporteurs, ils ont améliorés. Pas motorisés mais malgré tout, c'était mieux que la brouette.

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